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Face à l’homophobie, point de salut
Publié le : mercredi 4 septembre 2013
L’Armée du salut d’Abdellah Taïa

Présenté dans le cadre de la 28e Semana della Critica de la Mostra de Venise 2013, le premier long-métrage du réalisateur Abdellah Taïa aborde avec subtilité la violence enfouie d’un jeune homosexuel marocain.

Abdellah est un ado­les­cent doux et sen­si­ble, qui aime écouter les chan­teurs gla­mours à la télé et laver le linge avec ses pieds. Sa mère a beau l’empê­cher d’avoir des acti­vi­tés de fille ou de manger avec ses sœurs, rien n’y fait. Abdellah aime se fau­fi­ler dans la cham­bre de son frère pour reni­fler ses draps, obser­ver son corps nu lorsqu’il se change et se blot­tir près de son père la nuit.

Si ses sœurs se rient de voir ses larmes monter, si les voi­sins lui jet­tent des pier­res dans la rue, Abdellah conti­nue d’avan­cer dans la vie. À pas cachés. Comme lors de ces étreintes fuga­ces, sur un chan­tier, der­rière un mur, ou sur une plage, avec des hommes plus âgés. Qui peut vrai­ment nous dire si ces rap­ports sont subis ou aimés ? Si l’éveil sexuel en terre d’Islam, tabou en même temps que réel, n’est pas lié à une vic­ti­mi­sa­tion intrin­sè­que qui fait que même si l’on accepte ce qu’on est, on est obligé de jouer à ne pas l’être ?

Ni linéaire, ni expli­ca­tif, L’Armée du salut est un pre­mier long-métrage auto­bio­gra­phi­que cou­ra­geux qui ne sombre ni dans la com­plai­sance, ni dans la vic­ti­mi­sa­tion. Car ce qui arrive à Abdellah jeune (Saïd Mrini) puis adulte (très bon Karim Aït M’hand), exilé en Suisse, n’est qu’un ensem­ble de frag­ments de vie à la fois ten­dres et bru­taux qui vont le cons­ti­tuer.

La force du récit ne cher­che aucun cou­pa­ble, ne porte aucun juge­ment. Faut-il blâmer cette mère, elle-même battue par son mari après leurs ébats, pour regar­der d’un œil louche ce fils un peu trop sen­si­ble ? Condamner cet homme qui, le pous­sant contre un mur, lui repro­che de ne pas bander ? Attaquer ces voi­sins invi­si­bles qui lui jet­tent des pier­res sans jamais se mon­trer ? Ou ce rameur de barque, riant de son orien­ta­tion sexuelle, qui le force à escro­quer son par­te­naire étranger ?

En pei­gnant le vécu d’un ado­les­cent maro­cain issu d’une famille nom­breuse habi­tant un quar­tier pauvre, Abdellah Taïa ne cher­che en aucun cas à atta­quer son gou­ver­ne­ment ou son peuple. Mais dénonce la vio­lence silen­cieuse qui existe au Maroc dans les rap­ports entre indi­vi­dus. « Les gens sont libres, affirme Abdellah Taïa. Tout le contrôle est social. Tout le monde sait mais per­sonne ne dit rien. On fait du sexe, les rap­ports entre père et mère sont explo­sés, on ne res­pecte pas la reli­gion... Tout le monde biaise pour s’en sortir. C’est le pou­voir, la famille et la reli­gion qui vous pousse à ça  ».

Le mon­tage de ce projet, adapté de son roman éponyme publié chez Seuil en 2006, a eu quel­ques dif­fi­cultés. Aucun finan­ce­ment maro­cain, aucune sub­ven­tion publi­que hormis le CNC fran­çais. Le sujet fai­sait peur parce que le per­son­nage prin­ci­pal a 15 ans et que les gens crai­gnaient une his­toire de pédo­phi­lie. Le cas­ting des acteurs s’est pour­tant passé sans encom­bres : avec le cinéma, les gens se libé­raient. La ten­sion est davan­tage sur­ve­nue au moment du tour­nage, car l’équipe avait peur d’être arrê­tée.

Pour Abdellah Taïa, homo­sexuel assumé et écrivain renommé (son roman Le jour du roi a rem­porté le Prix de Flore en 2010), pré­sen­ter ce film au Maroc par­ti­ci­pe­rait à exor­ci­ser ce « je » nié toute sa vie et amener les spec­ta­teurs à s’inter­ro­ger sur cette situa­tion tant dis­si­mu­lée. À l’instar de nom­bres de films tour­nés en pays musul­man, parler de sexua­lité demeure tabou. Comme l’homo­sexua­lité, punie par la loi au Maroc, même si dans les faits, beau­coup de gens connais­sent des homo­sexuels, ou en ont ren­contré.

L’armée du salut pour­rait être une pre­mière étape pour débat­tre ouver­te­ment de cette ques­tion. Sans vio­lence ni ani­mo­sité. Juste à échelle humaine, avec des sen­ti­ments. Car quelle que soit l’orien­ta­tion sexuelle d’un homme, c’est avant tout dans son cœur qu’il se sent plus ou moins vivant.

Claire Diao

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