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Lumières noires
Publié le : vendredi 22 mai 2015
Soleils d’Olivier Delahaye et Dani Kouyaté

Le tes­ta­ment du griot

Elle a perdu la mémoire, Dokamisa, jeune ques­tion­neuse pour­tant. Frimousse éveillée, yeux vifs, liberté d’esprit et répar­tie rafraî­chis­sante. Mais voilà, d’où elle vient, elle ne le sait pas. Elle a perdu la mémoire mais elle n’est pas seule. Un vieil homme la guide avec patience, vers le point de jonc­tion du passé et de l’avenir, vers sa gué­ri­son.
Ainsi chante le griot : Dokamisa est la petite fille de Soundiata Keita, le fon­da­teur de l’Empire Mandingue (13eme siècle), qui, le rece­vant dans son palais charge Sotigui, le vieux sage, de la réveiller, de renouer le fil perdu de l’his­toire, de la rendre une et com­plète, de la recons­truire.
A la sortie du palais les attend une 2CV et nos deux per­son­na­ges, l’un gui­dant l’autre, embar­quent pour un par­cours ini­tia­ti­que, excen­tri­que et joyeux, dans un uni­vers espace/temps libéré des contrain­tes, selon les plus purs codes du conte.

C’est que les vieillards ont de choses à trans­met­tre et ce n’est pas parce qu’elle est orale que la culture n’existe pas. Affranchie de l’écriture, elle est légère, se répand, se trans­met comme grai­nes, se pro­page comme raci­nes, se pose ici et là, germe et gran­dit. Les aveu­glés de la logi­que, les infir­mes du cœur, les rai­son­neurs de tout crin se sont privés de la sagesse de tout un conti­nent. Sciemment ? La ques­tion est posée.
Et pour faire naître les ques­tions de Dokamisa, Sotigui ne plaint pas ni sa peine, ni ses démons­tra­tions, ni ses his­toi­res, ni ses exem­ples, ni son amour. Tant et si bien que par moments, elle n’en peut plus, s’évanouit, rêve, revient, recolle les mor­ceaux de cette saga dont elle igno­rait tout. Elle était aver­tie : « Avec moi, vous êtes sûrs de vous perdre et c’est ça qui est beau ».

C’est une his­toire qui prend son temps, elle vous conduit de Ouaga au Mali, Allemagne, Belgique et Afrique du Sud, à tra­vers des pay­sa­ges char­gés de cou­leurs . Elle com­mence et finit avec des chas­seurs, gar­diens de la Charte du Mandé, ins­ti­tuée par Soundiata Keita quel­ques 5 siè­cles avant notre Déclaration des Droits de l’homme et qui lui res­sem­ble étrangement. C’est un par­cours semé de lumiè­res et d’obs­cu­rité voire d’obs­cu­ran­tisme, c’est une mois­son de bon­heurs et de ser­re­ments de cœur.
Avec de grands témoins contra­dic­toi­res : Lamizana, deuxième pré­si­dent de la Haute-Volta, sage et facile d’accès, Hegel pour qui les nègres n’ont pas d’his­toire, Voltaire (et quel Rufus magni­fi­que pour l’incar­ner !) et son Candide aux Amériques : « on ne peut en vou­loir aux nègres de vendre leurs enfants... ils n’ont pas de famille et se repro­dui­sent comme des ani­maux... » Tierno Bokar, les Sage de Bandiagara décli­nant, en pleine colo­ni­sa­tion (1933), devant ses élèves les trois niveaux de la lumière, Mandela, com­bat­tant de l’Apartheid, en sa prison de Robben Island, Savorgnan de Brazza pre­nant, lui aussi, si mala­droi­te­ment la défense de nègres qu’il les enterre vivants.
Et des fables illus­trées, comme des cartes pos­ta­les pit­to­res­ques et méta­pho­ri­ques, des idées et des réflexions, un oiseau qui sort de sa cage, des naïfs bernés, des tours de passe passe, un peul venu jouter avec le Mandingue selon les règles de la parenté en plai­san­te­rie, belle inven­tion qui éloigne les guer­res, une Dokamisa qui se réveille enceinte de son avenir, un fourre-tout cher aux can­cres et aux poètes. Prévert pour­rait être afri­cain... « Le monde est vieux, il faut que le futur sorte du passé »

C’est une longue veille d’Olivier Delahaye au chevet de Sotigui Kouyaté qui est à l’ori­gine de ce film fleuve et indis­pen­sa­ble. Il eut été impar­don­na­ble de lais­ser s’étreindre cette lumière, ce des­cen­dant d’une longue lignée de griots, le com­pa­gnon de Peter Brook, ancien capi­taine de l’équipe de foot du Burkina Faso, le musi­cien, chan­teur, poète, ce fils d’Afrique et citoyen du monde, immense et ico­ni­que per­son­nage dont la longue sil­houette aura tra­versé une der­nière fois l’écran de London River, en mar­quant à jamais pru­nel­les et esprit, sans en recueillir le mes­sage.
Il fal­lait qu’au moment de deman­der la route, cet homme magni­fi­que puisse passer le relais, trans­mette sa morale, confier ses espoirs dans un monde plus juste. Il fal­lait un griot au griot, et même deux puis­que Dani, son fils, s’est joint à l’aven­ture .
Réalisation bicé­phale, un fran­çais, un afri­cain , un blanc un noir, pour un projet fou, un propos simple : et si l’Afrique, cette Dokamisa rendue amné­si­que, avait quel­que chose à nous dire ?
Et si l’his­toire était à raconter dans le bon sens ? Et si on accep­tait enfin de reconnaî­tre la dignité de l’autre, d’aban­don­ner cette peur du noir, de nous éclairer à ces Soleils ?
Pour Sotigui ce furent Soundiata Keita et les chas­seurs, Lamizana, Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara révélé par Amadou Hampaté Ba, mis en scène par Peter Brook, et Mandela , enfin écouté par les blancs...
Comment de pas évoquer ces migrants qui frap­pent à une porte close ? Comment de pas être blessé par les pen­seurs des Lumières qui, sensés com­bat­tre l’escla­vage et lutter pour le res­pect humain, ont choisi de trai­ter l’Africain comme un être infé­rieur ?

Tous sur le pont

Si le choix de la jeune actrice franco-ivoi­rienne Nina Mélo, pour le rôle de Dokamisa, semble couler de source, trou­ver celui qui incar­ne­rait Sotigui Kouyaté était tâche dif­fi­cile et pour­tant... Binda Ngazolo, célè­bre conteur et comé­dien prête sa haute sil­houette et sa belle pres­tance. Sa voix pro­fonde emporte l’adhé­sion, et fait écho à celle, juvé­nile, de Nina. Leur dia­lo­gue court le long du film, fil rouge de cette leçon d’huma­nité.
Ce n’est pas un hasard si les voix de Barbara Hendricks (A Long Way to Freedom) et de Fatoumata Diawara (C’est la route qui est belle), se joi­gnent à l’aven­ture.
Afin de magni­fier les cou­leurs, les réa­li­sa­teurs ont choisi de tour­ner pen­dant la saison des pluies, Dominique Colin, le chef opé­ra­teur parle de chaque plan comme d’un petit mira­cle, le sou­ve­nir de la catas­tro­phe de Lost in la Mancha subie par Terry Gillian était cons­tam­ment pré­sent …« Je ne sais com­ment j’ai éclairé Soleils, mais je me sou­viens sur­tout qu’ il m’a éclairé ! » Au sein d’une équipe for­mi­da­ble, on décou­vre, entre autres, Papa Mahamoudou Kouyaté en chef déco­ra­teur.

Entre deux mondes

Lors du der­nier Fespaco, deux films bur­ki­na­bés étaient dans la sélec­tion offi­cielle, L’œil du Cyclone de Sékou Traoré et Cellule 512 de Missa Hebié ; Soleils fut pro­jeté en marge et les spec­ta­teurs de se deman­der pour­quoi il avait été écarté...Soleils trace sa route dans de nom­breux fes­ti­vals à l’étranger, mais pas en France. Au pré­texte de ne savoir dans quelle caté­go­rie le clas­ser, film afri­cain ou fran­çais, il fait figure de grand oublié et n’a pas trouvé de dis­tri­bu­teur.
Ce plai­doyer pour l’Afrique, serait il jugé inop­por­tun ? Le temps de la reconnais­sance ne serait il pas encore venu ? Ou faut il sanc­tua­ri­ser nos Lumières de peur que ces Soleils ne les brû­lent ?

Michèle Solle

Fiche et bande annonce du film

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