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Critique cinématographique : Un métier… une passion
Publié le : mercredi 27 février 2019

Les pas­sion­nés des ciné­mas d’Afrique connais­sent le visage de Claire Diao. Journaliste et cri­ti­que de cinéma franco-bur­ki­nabè, elle a cofondé en 2015 la revue pana­fri­caine de cinéma « Awotele ». À l’occa­sion du cin­quan­te­naire du Fespaco, nous avons ren­contré Claire Diao avec qui nous avons échangé sur le dur métier de cri­ti­que ciné­ma­to­gra­phi­que spé­cia­lisé sur les ciné­mas d’Afrique et sur la Revue Awotele.

Clap Noir : Dites-nous… que signi­fie Awotele ?

Claire Diao : AWOTELE signi­fie revue en Yoruba. Puisque cette revue est cen­trée sur les ciné­mas afri­cains et sou­haite valo­ri­ser les pro­duc­tions du conti­nent, nous sou­hai­tions un nom afri­cain qui ne soit tiré d’aucune langue colo­niale et puisse être pro­noncé par tout le monde.

Pourquoi avoir lancé une revue ciné­ma­to­gra­phi­que ?

AWOTELE est née en 2015 lors d’un fes­ti­val de cinéma où les cri­ti­ques de cinéma Michel Amarger, Samir Ardjoum et moi-même étions. Le Fespaco arri­vait et aucun ate­lier cri­ti­que n’allait être orga­nisé par la Fédération afri­caine des cri­ti­ques de cinéma (FACC) dont nous sommes tous trois mem­bres. Il ne nous sem­blait pas ima­gi­na­ble que ce fes­ti­val emblé­ma­ti­que du conti­nent n’ait pas une repré­sen­ta­tion cri­ti­que et avons décidé de lancer une pre­mière édition digi­tale. Samir Ardjoum s’est très vite retiré du projet, mais Michel et moi l’avons pour­suivi. Fort du succès du pre­mier numéro, nous avons sou­haité enchaî­ner sur une deuxième publi­ca­tion à l’occa­sion du Durban International Film Festival en Afrique du Sud, qui est un autre rendez-vous emblé­ma­ti­que du conti­nent. Puis, en toute logi­que, nous avons répété l’opé­ra­tion à l’occa­sion des Journées Cinématographiques de Carthage afin de cou­vrir les trois prin­ci­paux bas­sins lin­guis­ti­ques du conti­nent (fran­co­phone, anglo­phone, ara­bo­phone), mais sur­tout parce que ces trois grands fes­ti­vals de cinéma réu­nis­sent la majeure partie des pro­fes­sion­nels du conti­nent. Pourquoi publier cette revue à l’occa­sion des fes­ti­vals de Cannes, Venise ou Berlin où l’Afrique est mino­ri­taire alors qu’il existe chaque année, sur le conti­nent, de grands rendez-vous où l’Afrique est majo­ri­taire ? Nous avons ensuite décidé de passer d’une ver­sion digi­tale à une ver­sion papier que nous lec­teurs pour­raient conser­ver. Car à l’excep­tion de quel­ques publi­ca­tions mono­lin­guis­ti­ques, il n’y avait plus de revue bilin­gue dédiée aux ciné­mas d’Afrique comme l’avait été la revue Ecrans d’Afrique de 1991 à 1997. Nous savions que ce pari béné­vole et indé­pen­dant était périlleux, mais répon­dait à un besoin et com­blait un vide. Mais l’avenir nous a donné raison puis­que la revue en est à son 12e numéro et compte parmi ses abon­nés de pres­ti­gieu­ses ins­ti­tu­tions comme La Cinémathèque Française et la Standford University aux États-Unis. Ça bas­cule à la télé­vi­sion, avec des chro­ni­ques en direct dans le JT Afrique de TV5 Monde de 2017 à 2018 puis l’émission CINÉ LE MAG en prime-time depuis jan­vier 2019 sur Canal Plus Afrique, confirme l’engoue­ment actuel pour les ciné­mas d’Afrique et la néces­sité de pro­po­ser des regards cri­ti­ques et pana­fri­cains sur ces œuvres trop sou­vent jugées d’un point de vue occi­den­tal ne pre­nant pas en compte tous les enjeux et contex­tes de pro­duc­tion locaux.

Nous savons qu’il est dif­fi­cile de col­lec­ter des infor­ma­tions sur les pro­duc­tions ciné­ma­to­gra­phi­ques et audio­vi­suel­les afri­cai­nes, et encore plus voir des films d’Afrique. Alors, com­ment faites-vous pour avoir les infor­ma­tions ?

La force d’AWOTELE est d’avoir des cri­ti­ques de cinéma de plu­sieurs pays d’Afrique (Afrique du Sud, Algérie, Angola, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Maroc, Mauritanie, Niger, Nigéria, Togo, Tunisie, Sénégal) et sur­tout de suivre l’ère du temps. Aujourd’hui tout le monde est connecté aux réseaux sociaux et il est facile de glaner des infor­ma­tions puis de les recou­per avec l’aide de nos contri­bu­teurs. Notre tra­vail col­la­bo­ra­tif se fait d’ailleurs essen­tiel­le­ment à dis­tance grâce aux emails, Messenger, Whatsapp et Facebook ! À défaut d’avoir de la 4G sur tout le conti­nent, Internet abroge cer­tai­nes fron­tiè­res… Nous avons également la chance d’avoir un grand réseau de fes­ti­val qui nous envoie beau­coup de com­mu­ni­qués de presse. Donc l’infor­ma­tion vient également à nous. Avoir des infor­ma­tions n’est donc pas dif­fi­cile. Récupérer des photos de films anciens beau­coup plus ! On parle sou­vent du pro­blème des archi­ves en Afrique. Eh bien les images de films tour­nés sur pel­li­cule devraient également entrer en compte, car il n’existe aucune base de don­nées pour les œuvres de nos aînés… Notre ico­no­gra­phe Caroline Blache s’arra­che les che­veux à chaque numéro. Mais nous par­ve­nons tou­jours à trou­ver des solu­tions.

Trois fois par an… vous arri­vez à finan­cer les dif­fé­ren­tes étapes de la fabri­ca­tion de la revue ?

C’est très dif­fi­cile. Nous étions partis bille en tête avec du béné­vo­lat et des ver­sions digi­ta­les. La ver­sion papier coûte beau­coup plus cher et le béné­vo­lat n’est pas pos­si­ble sur le long terme. Grâce aux annon­ceurs, aux abon­nés et aux ventes effec­tuées en fes­ti­vals, nous par­ve­nons tant bien que mal à trou­ver un équilibre. Mais le sou­tien d’une ins­ti­tu­tion serait néces­saire pour que tout le monde puisse être rému­néré et que l’aven­ture conti­nue. D’ailleurs, au-delà de la ques­tion finan­cière est la ques­tion de la dis­tri­bu­tion de la revue, la dif­fu­sion est un grand pro­blème : envois, ges­tion des stands, négo­cia­tions… Cela demande beau­coup de sacri­fi­ces et de ges­tion pour être pré­sent à l’inter­na­tio­nal. Il nous manque une per­sonne qui se consa­cre­rait plei­ne­ment aux démar­cha­ges de nou­veaux abon­nés et au pla­ce­ment de la revue. Avis aux can­di­dats !

Pensez-vous que dans des pays où il n’y a plus de salles de cinéma, une telle revue est-elle utile ?

Ne pas avoir de salle de cinéma ne signi­fie pas ne pas regar­der des films ! AWOTELE parle sou­vent de l’actua­lité du petit écran, que ce soit les stars loca­les ou les séries télé­vi­sées, car nous savons que les gens regar­dent beau­coup plus la télé­vi­sion qu’ils ne vont au cinéma. Ceux qui nous lisent sou­hai­tent être au cou­rant de ce qui se fait. Qu’il y ait, ou non, du cinéma chez eux. D’ailleurs, la plu­part de nos abon­nés sont en Europe et aux États-Unis et sou­hai­tent savoir ce qui se passe sur le conti­nent. Lors des fes­ti­vals en Afrique, la revue se vend également bien, preuve que les gens sont curieux. Nous met­tons d’ailleurs un point d’hon­neur avec notre gra­phiste Christine Guais à faire de belles pro­po­si­tions gra­phi­ques afin de valo­ri­ser ces ciné­ma­to­gra­phies. Les anglo­pho­nes ont com­pris depuis long­temps l’impor­tance du mar­ke­ting et du design. Parfois même au détri­ment du contenu. En revan­che les fran­co­pho­nes, se satis­font sou­vent de gra­phis­mes médio­cres réa­li­sés sur Word ou Paint avec des typo­gra­phies datées, quitte à sabo­ter des œuvres qui ont pour­tant du poten­tiel ! Aimons-nous avant que les autres nous aiment et fai­sons en sorte d’avoir de belles com­mu­ni­ca­tions, que ce soit des revues, des affi­ches ou des bandes-annon­ces ! À l’heure d’inter­net, des tuto­riels en ligne et des logi­ciels gra­tuits, nous n’avons plus d’excu­ses.

En ana­ly­sant le pay­sage média­ti­que des pays d’Afrique que vous connais­sez, pensez-vous que nous ver­rons un jour, régu­liè­re­ment des arti­cles de cri­ti­ques sur les médias ?

Je me suis tou­jours battue pour écrire des papiers dans des médias géné­ra­lis­tes même si les médias cinéma se fichent de l’Afrique et les médias Afrique ne voit pas de prio­rité avec le cinéma. Maintenant que l’Afrique entre dans les agen­das des entre­pri­ses et inves­tis­seurs inter­na­tio­naux, il semble que le vent tourne et que les rédac­tions se pen­chent davan­tage sur le sujet. Or, si le voisin lorgne sur ce qu’il y a chez vous, il y aura bien un moment où vous pren­drez cons­cience qu’il y a quel­que chose d’inté­res­sant à domi­cile. Malheureusement il faut tou­jours briller à l’étranger pour avoir du succès chez soi. Donc quand tous les médias occi­den­taux par­le­ront des ciné­mas d’Afrique, les médias afri­cains s’y met­tront peut-être également. L’impor­tant, c’est que le public change ses pra­ti­ques et arrête d’avaler ce que les médias étrangers lui racontent sur sa propre expé­rience. Lorsqu’il se recen­trera sur le local, celui-ci sera plus fort.

Que fait une cri­ti­que lors d’un fes­ti­val comme le Fespaco ?

Normalement elle va en salle, regarde des films, fait des inter­views puis rédige des papiers ! Dans mon cas, je me retrouve plutôt en busi­ness­wo­man à gérer les stands et les hôtes­ses pour AWOTELE, ali­men­ter les points de vente en rup­ture de stock, faire impri­mer des affi­ches, trou­ver de la mon­naie, négo­cier des espa­ces… Et modé­rer des confé­ren­ces et débats. Un sou­hait très cher que j’ai est que le Fespaco confie les pré­sen­ta­tions de films aux cri­ti­ques de cinéma pré­sents. Ils sont plus d’une qua­ran­taine cette année à par­ti­ci­per à l’ate­lier de la FACC et pour­raient être sol­li­ci­tés. Les débats avec les cinéas­tes devraient d’ailleurs être un moment fort du fes­ti­val comme aux Rencontres Cinématographiques de Béjaïa en Algérie où les gens débat­tent pen­dant des heures ! Malheureusement au Fespaco, les cinéas­tes ne savent même pas quand sera leur débat, ou… Alors le public… Comme je le disais pour le gra­phisme, nous devons viser l’excel­lence. Donc, faire de belles pré­sen­ta­tions avant les films où l’inter­ve­nant connaît le cinéaste, sa bio­gra­phie, le contexte de pro­duc­tion du film… C’est essen­tiel pour plon­ger les spec­ta­teurs dans une séance. Et leur donner envie de décou­vrir le cinéaste qui se pré­sente devant eux.

Quel est le regard de la spé­cia­liste sur le cin­quan­te­naire du Fespaco ?

Eh bien, la sélec­tion est bien meilleure qu’il y a deux ans, le col­lo­que est pas­sion­nant, le Marché du Film s’est rap­pro­ché du Centre Ville et les infor­ma­tions sont sor­ties plus rapi­de­ment que les autres années. Il y a tou­jours le même plai­sir de se retrou­ver et de mélan­ger les géné­ra­tions. La céré­mo­nie de liba­tion en l’hon­neur des dis­pa­rus était impres­sion­nante, car nous étions vrai­ment nom­breux à tour­ner autour de la place des cinéas­tes. Mais je suis très déçue par la ges­tion des invi­tés, car beau­coup de cinéas­tes en com­pé­ti­tion sont tou­jours en attente de leurs billets d’avion tandis que d’autres invi­tés n’ayant aucune acti­vité (ou par­fois aucun lien par­ti­cu­lier avec le cinéma) sont déjà sur place. J’ai eu vent de per­son­nes qui ont décro­ché leur télé­phone pour se faire invi­ter et le sont tandis que d’autres qui pen­saient que leur invi­ta­tion, liée à leur sélec­tion, serait auto­ma­ti­que et n’ont tou­jours rien reçu ! Il n’y a pas eu de prio­ri­sa­tion de la pré­sence des cinéas­tes en com­pé­ti­tion et c’est vrai­ment dom­mage. Certains se sont pré­sen­tés à l’aéro­port et ont été refu­sés parce que leur billet n’était pas validé. Les plus chan­ceux ont reçu leur billet au len­de­main de leur pro­jec­tion ou quel­ques heures avant le vol. Cela gâche un peu cet anni­ver­saire et c’est dom­mage. Car tout le monde a envie de venir à Ouagadougou pour célé­brer le Cinquantenaire.

Pour ter­mi­ner, com­ment voyez-vous l’avenir d’Awotele ?

Si pos­si­ble avec des finan­ce­ments et de nom­breux abon­nés. Sinon nous trou­ve­rons un moyen de nous réin­ven­ter !

Découvrez Awotele

Achille Kouawo

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