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Gaston Kaboré
Publié le : dimanche 3 février 2008
" je ne veux pas me mettre dans une position de victime"

A l’occa­sion d’Africamania, notre équipe a ren­contré le réa­li­sa­teur bur­ki­nabé Gaston Kaboré. Il donne son appré­cia­tion sur le fes­ti­val du cinéma afri­cain à Paris. L’inter­view






Africamania à la ciné­ma­thè­que, qu’est-ce que vous en dites ? Enfin un fes­ti­val de cinéma afri­cain à Paris, il était temps !
Gaston Kaboré : Il était temps certes, même s’il y a eu des efforts qui ont été fait y com­pris à ciné­ma­thè­que. Certains films ont été pro­gram­més, il y avait une curio­sité de base qui exis­tait, mais là c’est une mani­fes­ta­tion plus grande en volume, en durée, en diver­sité de films pré­sen­tés. Mon espoir c’est que cela puisse engen­drer d’autres mani­fes­ta­tions moins pano­ra­mi­ques comme celle-là, mais qu’il y ait tou­jours en per­ma­nence une pré­sence du souf­fle du cinéma afri­cain à la ciné­ma­thè­que fran­çaise.

C’est en quel­que sorte une forme de renais­sance tar­dive ? G.K. : Moi vous savez, je ne veux pas me mettre dans une posi­tion de vic­time. Il y a des choses qui ne se pas­sent pas, c’est regret­ta­ble, mais quand ça se passe il faut dire tant mieux. Il faut se poser la ques­tion com­ment aller plus loin, c’est dans cette seconde atti­tude que je me situe. Il y a sûre­ment d’autres choses à faire pour donner la place qu’il mérite à ce cinéma de tout un conti­nent, qui du reste a déjà donné des œuvres assez signi­fi­ca­ti­ves au cinéma mon­dial. De façons régu­liè­res, il y a eu des pré­sen­ces remar­quées afri­cai­nes dans des fes­ti­vals comme Cannes, Venise ou Locarno. Sans doute la fai­blesse de la pro­duc­tion que nous avons en géné­ral en Afrique ne milite pas en faveur d’une pré­sence conti­nue et intense, mais pour autant, je pense que beau­coup de choses peu­vent être faites, notam­ment en intro­dui­sant le cinéma afri­cain dans d’autres cir­cuits comme l’ensei­gne­ment. Parce que je crois que ces œuvres ont leurs pro­pres sin­gu­la­ri­tés qui pro­vien­nent d’ima­gi­naire par­ti­cu­lier et il est impor­tant que dans la culture ciné­ma­to­gra­phi­que des ciné­phi­les, il y ait des films de notre conti­nent.

Vous diriez qu’il y a un cinéma afri­cain ou des cinéas­tes afri­cains ?
G.K. : Il y a des cinéas­tes afri­cains et il y a des ciné­mas afri­cains. Mais il y a aussi un cinéma afri­cain. Quand on dit cinéma afri­cain, ce n’est pas pour le rame­ner à un seul bloc mono­li­thi­que. Je pense que la diver­sité des œuvres, les per­son­na­li­tés très diver­ses d’auteurs, les thé­ma­ti­ques qui sont abor­dées font que c’est Un Cinéma, à l’instar des autres ciné­ma­to­gra­phies conti­nen­ta­les ou régio­na­les, offrant une grande palette de choses. Quand on dit le cinéma afri­cain, c’est plus le contexte dans lequel ce cinéma se déve­loppe à la fois le contexte éco­no­mi­que, his­to­ri­que, socio­lo­gi­que et cultu­rel. Donc ce n’est pas pour dési­gner des œuvres comme si elles étaient inter­chan­gea­bles, iden­ti­ques ou répé­ti­ti­ves à l’infini ; sim­ple­ment pour dire qu’il y a un conti­nent où le cinéma est jeune, qui a beau­coup encore à dire et qui essaye de s’expri­mer dans un contexte assez dif­fi­cile sans fon­de­ments. Disons que ça condi­tionne aussi com­ment ce cinéma émerge, s’exprime, se dis­tri­bue, se voit à tra­vers le monde.

Comment qua­li­fie­riez-vous aujourd’hui le cinéma afri­cain ?
GK : Est-ce que c’est vrai­ment impor­tant de le qua­li­fier. Vous savez ce qui m’a tou­jours fait peur, se sont les cases. On a voulu créer des tiroirs pour ranger le cinéma afri­cain, cela a conduit à des appel­la­tions imbé­ci­les comme « film de vil­lage » ou « film cale­basse ». C’est un mépris insup­por­ta­ble. De quel cinéma parle t’on comme ça ? Est-ce que pour le cinéma asia­ti­que on parle de « film de rizière » ? Il faut que les gens com­pren­nent que c’est un cinéma qui a sa propre com­plexité et qu’il ne faut pas cher­cher une qua­li­fi­ca­tion par­ti­cu­lière. Le danger, quand les gens le disent en sachant qu’il existe une très grande diver­sité, ça va, mais comme les médias n’ont pas beau­coup de places pour nos œuvres, ça devient une réduc­tion de la dyna­mi­que, de la diver­sité de ce cinéma là. Et cela pro­vo­que par­fois une réac­tion très légi­time chez cer­tains cinéas­tes qui refu­sent l’appel­la­tion de « cinéas­tes afri­cains », c’est dom­mage, mais c’est parce qu’ils savent que dans l’esprit de ceux qui uti­li­sent cette expres­sion, c’est une sorte de réduc­tion.

Nous devons nous assu­mer et si nous sommes convain­cus que nos films sont impor­tants en Afrique pour notre mémoire, notre patri­moine, il faut alors que l’on pose les actes qui per­met­tront à ce cinéma de s’ins­crire sur son propre sol. C’est impor­tant car nos pre­miers publics, ce sont les afri­cains. C’est pour­quoi on devrait là aussi intro­duire l’ensei­gne­ment dans nos col­lè­ges et nos lycées. C’est une forme artis­ti­que qui doit être trai­tée à l’égal de la lit­té­ra­ture, de la poésie ou de la musi­que. En fait nous souf­frons en Afrique du manque de per­cep­tion de la culture comme un tout.

C’est impor­tant qu’on ait une rétros­pec­tive du cinéma afri­cain à Paris, mais que serait un cinéma afri­cain ou des ciné­mas d’Afrique à Paris s’il n’y a pas un rap­port pri­vi­lé­gié avec son public pre­mier en Afrique. Donc il faut faire les deux simul­ta­né­ment et de front.

Propos recueillis par Myriam N’Guénor et Isabelle Audin (Clap Noir)

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