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Jean-Claude Barny : "Je crois que j’ai toujours eu le cinéma dans le sang."
Publié le : samedi 10 novembre 2007
Forum Africain du film documentaire de Niamey

Niamey abrite depuis quel­ques jours la seconde édition du Forum Africain du Film Documentaire. Le réa­li­sa­teur antillais Jean-Claude Barny en est l’invité d’hon­neur. Jean-Claude a fait ses pre­miè­res clas­ses au cinéma, en tant que sta­giaire, sur ‘’Metisse’’ de Mathieu Kassovitz (1993) qui lui pro­po­sera de diri­ger le cas­ting de ‘’La haine’’ en 1995. En 1996, il crée l’asso­cia­tion ‘’Connus mais connus’’ qui regroupe des jeunes artis­tes, et réa­lise ‘’Le Contrat’’ en 1997, second court métrage après ‘’Putain de porte’’. Il réa­lise également plu­sieurs clips et films publi­ci­tai­res avant d’attein­dre son but : faire du « grand » cinéma.

Jean-Claude veut appor­ter sa contri­bu­tion à une prise géné­rale de cons­cience de l’Autre, celui qui n’a pas for­cé­ment les mêmes valeurs et, sur­tout, les mêmes oppor­tu­ni­tés. Il veut porter à l’écran l’his­toire contro­ver­sée de ses ancê­tres ; il veut subli­mer ses dif­fé­ren­ces cultu­rel­les afin de mettre en scène le res­senti de ces Français issus des ancien­nes colo­nies, de ces des­cen­dants d’escla­ves meur­tris au plus pro­fond de leur chair par les dis­cri­mi­na­tions d’une société qui refuse de leur accor­der une véri­ta­ble place. Ainsi née son pre­mier long métrage, ‘’Neg maron’’’, qui ren­contre un très vif succès. Ensuite, il s’est atta­qué à la série ‘’Tropiques amers’’, une grande fres­que roma­nes­que et his­to­ri­que qui raconte 25 années (1785-1810) de la vie d’hommes et de femmes, lut­tant jour après jour pour sur­vi­vre et gagner leur liberté. 25 années de lutte achar­née entre maî­tres et escla­ves. Jean-Claude a accordé une inter­view à Clap Noir.

Dites-nous com­ment vous êtes arrivé au cinéma.

Je crois que j’ai tou­jours eu le cinéma dans le sang. Depuis l’âge de 16 ans j’étais très très attiré par l’image, par l’ima­gi­na­tion des images que je vois et je crois que j’ai eu un besoin fort de sortir du milieu dans lequel j’étais. Je suis né aux Antilles mais je suis arrivé à l’âge de six ans à Paris, en ban­lieue. C’est vrai que le choc cultu­rel entre les îles et Paris m’a com­plè­te­ment déstruc­turé et je crois que j’ai eu besoin de voir autre chose que le béton que je voyais. Donc très vite, à l’âge de six, douze ans, je me suis inté­ressé à d’autres choses, à d’autres contrées, à d’autres ima­gi­nai­res et ce qui me fai­sais comme des poches d’air. Ensuite, en gran­dis­sant, je me suis rendu compte que c’est quel­que chose qui m’inte­rés­sait vrai­ment et à l’âge de qua­torze ans, j’allais voir tous les films. Ce qui a effec­tué ma culture ciné­ma­to­gra­phi­que, c’est de me balan­cer entre des films d’auteurs et des films d’action et de fic­tion. A l’age de 18 ans, j’ai ren­contré un ami qui était dans le cinéma. Nous avons lié connais­sance et un jour il m’a invité sur un grand tour­nage, je devais avoir 20 ans. Et je me suis rendu compte que vrai­ment que c’est un truc, je suis cons­cient, que je le maî­tri­sais bien. C’est que j’avais l’impres­sion de faire partie de cet uni­vers, de com­pren­dre le code, le mou­ve­ment…Pour moi, tout ce qui était lié à la tech­ni­que du cinéma ne m’étais pas étranger. Après, j’ai com­pris que je ne pou­vais pas être qu’un spec­ta­teur du 7 ème art. J’avais quel­que chose à dire. A l’âge de 23 ans, j’ai réa­lisé mon pre­mier court métrage. J’ai écris une his­toire qui me tenait à cœur, je l’ai pro­posé à un pro­duc­teur, ça lui a plu et il m’a donné les moyens de le réa­li­ser. Mon court métrage a eu pas mal de prix, a été très vite dif­fusé sur des chaî­nes natio­na­les et a ramassé d’argent. Les gens étaient très sur­pris que je puisse gagner de l’argent avec mon pre­mier court métrage. Ensuite, je suis rentré dans le milieu du clip vidéo. Pendant 4 ans, je suis devenu la coque­lu­che des artis­tes noirs antillais tels que NTM, Doc gynéco, Tonton David. Après, je suis retourné chez moi, il y a à peut près 8, 10 ans car il y a un truc que je ne com­pre­nais pas dans la poli­ti­que cultu­relle fran­çaise et bizar­re­ment tout s’est décoincé. Le fait d’être retourné chez moi m’a donné une authen­ti­cité liée à mon dis­cours fil­mi­que.

Qu’est-ce qui vous a motivé à réa­li­ser ‘’Tropiques amers’’ ?

Tropiques amers, c’est une grande aven­ture. Parce que moi, j’étais aux Antilles pour pré­pa­rer un court métrage et une pro­duc­trice, Isabelle, m’a appelé en disant j’ai vu votre film « Neg Maron » et j’ai envie de vous confier une saga sur l’escla­vage. J’avais encore des aprio­ris sur la télé, pour moi, c’était gris, fermé et je me sen­tais pas à l’aise. En lisant le scé­na­rio, avec vrai­ment beau­coup d’hon­nê­teté, j’ai trouvé ça très très authen­ti­que et très fin avec une écriture très puis­sante et je me suis trouvé com­plè­te­ment en har­mo­nie dans l’his­toire. J’ai accepté, main­te­nant, il fal­lait aller vers la télé et essayer de m’impo­ser en tant que jeune réa­li­sa­teur qui n’a jamais fait de la télé, qui est antillais. Le direc­teur de fic­tion sur France3, Patrick Pichou, qui est mal­heu­reu­se­ment mort, nous a laissé carte blan­che. Ils m’ont laissé aller jusqu’au bout de l’expé­rience. Je suis parti tour­ner à Cuba dans une auto­no­mie com­plète. Pour moi qui n’avais jamais fait de la télé, qui avais eu des bud­gets de pas plus de 2 mil­lions d’euros, j’avais toute une armée de tech­ni­ciens. Moi, en tant qu’antillais et afro-caraï­béen, je me suis dit qu’il faut que les gens soient fiers, autant que j’étais fier de voir « Racine » à la télé, de pou­voir suivre « Tropiques amers ».

Comment per­ce­vez-vous le cinéma afri­cain en géné­ral et nigé­rien en par­ti­cu­lier ?

Je suis de la géné­ra­tion qui a décou­vert le cinéma afri­cain à tra­vers Henry Duparc et Idrissa Ouedraogo. C’était les films les plus connus qui sor­taient un peu du cir­cuit fes­ti­va­lier. Moi j’ai adoré « Thilaï », j’ai adoré les films de Idrissa Ouédraogo, parce qu’il y avait une dimen­sion uni­ver­selle qui était vache­ment forte. C’était des ciné­mas très « eth­ni­que » dans le sens où on racontait une his­toire qui était l’expé­rience de leur com­mu­nauté. Mais il y avait en fili­grane, l’uni­ver­sel dans lequel, moi l’antillais je me reconnais­sais. J’aime très sin­cè­re­ment le renou­veau du cinéma afri­cain. Un cinéma plus vio­lent, plus contes­ta­taire, moins dans le « miso­gysme ». Ce cinéma dérou­tant qui a envie de dire ‘’On est là nous’’. Ce qui conteste le pou­voir en place, qui essaye de faire sa place et qui essaye d’exis­ter humai­ne­ment.

En ce qui concerne le cinéma nigé­rien, Inoussa m’a pré­senté vos grands réa­li­sa­teurs, qui se sont battus en leur temps pour impo­ser la nor­ma­lité qu’un spec­ta­teur nigé­rien a le droit de se voir, de se voir exis­ter dans ce monde cultu­rel. Inoussa disait que mal­heu­reu­se­ment, il n’ y a pas eu de filia­tion entre les anciens et les nou­veaux réa­li­sa­teurs. Et c’est pour­quoi le Forum existe. C’est le pas­sage jus­te­ment qu’il n’ y a pas eu à l’époque. J’ai suivi dans ma cham­bre d’hôtel un docu­men­taire sur ‘’Denké Denké’’ d’un jeune réa­li­sa­teur nigé­rien, Adamou, qui raconte l’his­toire du flû­tiste Yacouba Moumouni. Je ne connais­sais rien du Niger et à tra­vers ce film, je décou­vre le pays. C’est ça la force du docu­men­taire ou du film. C’est la plus belle manière de vendre un pays.

Y a t-il une dif­fé­rence entre cette vision du cinéma et celle des îles ?

En géné­ral, le cinéaste antillais a deux démar­ches. La démar­che his­to­ri­que qui consiste à tout prix à faire reconnaî­tre son his­toire et de cons­cien­ti­ser son peuple à cause de l’escla­vage, de la colo­ni­sa­tion. Il y a donc une démar­che cons­ciente, mais ce cinéma cons­cient n’est pas ‘’sexy’’. Je parle des anciens. Il manque le côté ‘’sexy’’ pour plaire à une jeu­nesse qui a besoin aussi de se culti­ver, de se cons­cien­ti­ser. Et ensuite, de l’autre côté, il y a des choses com­plè­te­ment naïves qui racontent des faus­ses his­toi­res qui ne méri­tent pas la peine d’être tour­nées. Entre les deux, il y a de la place pour des jeunes réa­li­sa­teurs qui font des films grand public et cons­cients. Et je me place avec eux.

Aujourd’hui le cinéma nigé­rien est dans une cer­taine léthar­gie. Comment pensez-vous, en tant que pro­fes­sion­nel du 7 ème art, qu’on puisse arri­ver à lui, redon­ner toutes ses let­tres de noblesse ?

Je n’ai aucun doute sur le fait que les cinéas­tes nigé­riens ont quel­que chose à dire. Quand ils sont dans la rue avec tout ce qui se passe autour d’eux, il y a for­cé­ment des gens qui engran­gent des images. Il y a tel­le­ment un foi­son­ne­ment de per­son­na­lité, d’indi­vi­dus, d’his­toi­res dra­ma­ti­ques qui se pas­sent, un ter­rain où il se passe trente mil­lion de choses. Ça va arri­ver le moment où il y aura le pas­sage à l’action. Maintenant, pour qu’il y ait un vrai pas­sage à l’action, il faut qu’il y ait une vraie volonté poli­ti­que. Sinon, ce ne serait que des films de famil­les, à moins qu’il y ait un génie qui va faire bou­le­ver­ser le pay­sage ciné­ma­to­gra­phi­que nigé­rien. Il peut y avoir ce mec là ici. Mais il faut partir, mais avec des vraies bases comme le fait aujourd’hui Inoussa avec le Forum. Le Forum rebran­che la prise qui s’est débran­chée. De l’autre côté, il faut qu’il y ait une vio­lence dans les films pour que ce Forum soit légi­time. Parce que s’il n’ y a que ce Forum et la volonté d’un seul homme pour faire avan­cer les choses, ça va pren­dre un cer­tain temps.

Moctar Mamane Sani

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