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Y a-t-il un cinéma possible en R.D.C. ?
Publié le : samedi 10 novembre 2007

Extraits de la Rencontre-débat animée par Louis Héliot, orga­ni­sa­teur de la 15aine du cinéma fran­co­phone. A l’hon­neur cette année, le cinéma contem­po­rain en République Démocratique du Congo.

Guy, vous avez été assis­tant sur le film de Thierry Michel et été confronté à une mul­ti­tude de pro­blè­mes, est-il pos­si­ble de filmer, parlez-nous de cette expé­rience.




Guy kabeya
Permettez moi d’abord de vous dire que je ne connais­sais pas les cinéas­tes congo­lais, qui ils étaient et où ils se trou­vaient. Je les ai décou­verts et connus par inter­net. J’ai sou­haité pour ma for­ma­tion, à chaque fois que cela était pos­si­ble, assis­ter aux pro­duc­tions des cinéas­tes confir­més comme Monique Phoba, Zéka Laplaine et je l’espère Balufu un jour…

J’ai ren­contré Thierry Michel à l’occa­sion de la sortie du DVD « Mobutu, roi du Zaïre » à Kinshasa. C’était une expé­rience de ter­rain pour moi, on a été dans des zones fer­mées, très recu­lées. Dans mon film « Muswamba », que j’ai tourné à Kinshasa, dès que la caméra est dehors, les gens vien­nent deman­der les auto­ri­sa­tions. Tout le monde se fait passer pour un agent de la sécu­rité. Dans le tour­nage de Congo River, on avait fait toutes les auto­ri­sa­tions mais on per­dait beau­coup de temps avec l’admi­nis­tra­tion ; tous les papiers étaient véri­fiés plu­sieurs fois par les ser­vi­ces admi­nis­tra­tifs autour des lieux de tour­nage, ils télé­pho­naient, pho­to­co­piaient, on a perdu beau­coup d’heures comme ça. Quand on était dans la région de Likasi, on tour­nait dans une petite ville et on s’est fait arrê­ter, emme­ner à la GSP (garde spé­ciale pré­si­den­tielle) et rete­nir pen­dant 9h. On a connu des tra­cas­se­ries comme cela pen­dant le tour­nage.

Djo vous avez été formé à l’INSAS à Bruxelles, l’ensei­gne­ment que vous avez reçu a-t-il contri­bué à faire le cinéma que vous sou­hai­tiez ?

Djo Munga
Je me suis fais virer de l’école jus­te­ment parce que je n’avais pas fait le bon film, ce n’était pas poli­ti­que­ment cor­rect. Je ne suis donc pas diplômé de l’INSAS. En fait, je racontais la réa­lité des congo­lais de la dia­spora et je pense que dans les fan­tas­mes de la direc­tion, il fal­lait être plus misé­ra­bi­liste. Il ne faut pas oublier que quand on veut deve­nir cinéaste, on rêve de faire son film. Je sou­hai­tais ren­trer et faire mon long métrage en RDC. Je tra­vaillais ici dans la pro­duc­tion comme assis­tant et notam­ment dans le film de Raoul Peck « Lumumba ».

Je suis donc rentré au Congo au début de la guerre et il n’y avait effec­ti­ve­ment rien. Le cinéma est un art de riche et il n’y a pas d’éducation à l’image. Là où d’habi­tude vous êtes moti­vés un peu plus tous les jours pour faire un film, je me ren­dais compte que je n’avais per­sonne avec qui tra­vailler et ne pou­vais rien faire. Il faut donc voir le pro­blème dans un cadre natio­nal ; ça veut dire qu’il faut former des gens, mais il faut amener le cinéma, implan­ter l’idée du rêve et donc bâtir une indus­trie. Il fal­lait que je tra­vaille et j’ai com­mencé pour les TV occi­den­ta­les qui font tour­ner au Congo.

Le plus grand pro­blème aujourd’hui, c’est que le Congo n’est pas ren­ta­ble. L’image est tel­le­ment mau­vaise que per­sonne ne va vous donner 500.000 euros pour aller tour­ner au Congo. L’avan­tage c’est que les gens qui par­vien­nent à mener leur projet au Congo sont des gens hyper déter­mi­nés, des cinéas­tes enga­gés et mili­tants à leur manière. J’ai donc tra­vaillé sur des pro­jets docu­men­tai­res pour des chaî­nes euro­péen­nes et fai­sais office de pro­duc­teur exé­cu­tif.

Je ne par­tage pas l’avis de Thierry Michel et de cette légende d’auto­ri­sa­tions qui cir­cu­lent par­tout, c’est un men­songe. Il y a une auto­ri­sa­tion au Congo et une seule. Chaque pays a sa spé­ci­fi­cité et on ne débar­que pas à Bruxelles comme à Kinshasa. Je pense que ce qui nous fait le plus grand tord et qui retarde le plus le déve­lop­pe­ment pos­si­ble du cinéma, c’est le mythe qu’on a autour des pro­blè­mes du Congo. Bien sûr qu’il y a des soucis de pro­duc­tion mais avant tout, il faut savoir expli­quer aux gens car au Congo, c’est l’art de la parole.

Guy, vous vous êtes per­fec­tionné dans la pro­duc­tion, qu’est ce qui a fonc­tionné ou pas, entre vos acti­vi­tés à Kinshasa et en Belgique à La lou­vière ?

Guy Bomanyama
Je suis allé à Gwadolite pour tour­ner un docu­men­taire. C’était la guerre entre Bemba et Kabila. J’ai eu une auto­ri­sa­tion de Kamitatu qui diri­geait la pro­vince de l’Equateur et j’ai pu par­cou­rir toute la région. J’ai fait un pré-mon­tage à la télé­vi­sion de Gwadolite et à la fron­tière quand j’ai pris l’avion, tout m’a été confis­qué. J’ai tout laissé là-bas.

Pour avoir des faci­li­tés de tour­nage au Congo, j’ai créé une boite de pro­duc­tion films. J’ai com­pris qu’il fal­lait établir une coo­pé­ra­tion avec les ins­ti­tu­tions à Kinshasa. Ensuite, j’ai sou­haité struc­tu­rer cette société en m’enre­gis­trant offi­ciel­le­ment au Ministère de la Culture et des Arts et en signant un par­te­na­riat avec la télé­vi­sion natio­nale. J’ai fait mon 1 er docu­men­taire entiè­re­ment dans la ville de Kinshasa. J’avais une seule auto­ri­sa­tion et nous avons sillonné la ville sans pro­blè­mes. Avec une bonne auto­ri­sa­tion, ça se fait tout seul.

Comme je navi­guais régu­liè­re­ment entre Kinshasa et La Louvière , j’ai formé 1 per­sonne à Kinshasa pour pré­pa­rer les pro­duc­tions. Ma phi­lo­so­phie étant que la pré­pa­ra­tion et le tour­nage se font à Kinshasa et la post-pro­duc­tion à Bruxelles. De plus, notre société a été pillée à Kinshasa et heu­reu­se­ment qu’une bonne partie du maté­riel était en Belgique. Avec « Domaine pro­duc­tion », on essaye de pro­duire d’une manière conven­tion­nelle et cela fonc­tionne bien

Crédit : Eddy Kabeya / BLCEF

Béatrice, la situa­tion à Lubumbashi res­sem­ble t-elle à la capi­tale ? Qu’est-ce que sont les ate­liers Vicanos ?

Béatrice Badibanga
D’abord il y a un pro­blème cultu­rel ; quand les gens ont appris que j’avais fais un film, ils me disaient « c’est pas vrai, tu bla­gues ou quoi ? ». Ils ne me croyaient vrai­ment pas. Ensuite, le cinéma est pos­si­ble mais les jeunes ne sont pas enca­drés, n’ont pas de for­ma­tion. Il fau­drait que des réa­li­sa­teurs comme Mweze Ngangura soient à coté de ces jeunes pour leur expli­quer les ficel­les du cinéma, le B A BA.

Les ate­liers Vicanos est un club ouvert aux artis­tes musi­ciens, pein­tres, pho­to­gra­phes qui a pour but d’aider les jeunes à émerger. Autour de nos ren­contres, on parle de nos dif­fi­cultés et on s’encou­rage mutuel­le­ment.

Balufu Bakupa Kayinda
Moi j’ai envie de leur dire ; écoutez, le moment est venu pour vous de raconter vos his­toi­res. Ils ont beau­coup de créa­ti­vité mais comme dit Badibanga, ils se sen­tent un peu seuls. J’ai vu pas mal de jeunes qui m’ont montré leur tra­vail et il leur manque la petite chose qui fait que le cinéma n’est pas la réa­lité. Le cinéma c’est l’inter­mé­dia­tion entre la réa­lité et l’image. Ils sont trop dedans et n’arri­vent pas à donner un coup de pied dans cette réa­lité.

J’ai tra­vaillé avec Djo Munga en 1999, il a été mon assis­tant et sommes allés tra­vailler en côte d’Ivoire, ensuite j’ai ren­contré Petna Ndaliko-Katondolo à Kampala qui fai­sait du théâ­tre et il m’a montré des images qu’il avait faites. Il m’a mis devant son télé­vi­seur et s’est barré. Au bout de 13mn, je venais de voir quel­que chose de for­mi­da­ble. Quand il est revenu, je lui ai dit que c’était un film et m’a rétor­qué que ce n’étaient que des images. A partir de ce moment-là, j’avais le désir de lui trans­met­tre ce que je pou­vais en terme de cinéma.

Quand on parle de for­ma­tion et qu’on regarde les jeunes afri­cains avec les sub­ven­tions et tout ce que l’occi­dent peut offrir à l’Afrique, sou­vent on déforme les jeunes en Afrique. On leur envoie des demies mesu­res, les der­niers assis­tants, ils nous disent qu’ils ont fait des ate­liers à Paris, à Bruxelles mais on se rend compte qu’ils n’ont pas été formés, ils ont été défor­més. Ils n’ont pas acquit les fon­da­men­taux et là, on « file le mau­vais coton ».

Former est un projet et on ne forme pas des gens qui n’auront pas de tra­vail. On forme des tas de jeunes en Afrique qui ne feront jamais de films. Former, c’est amener quelqu’un vers son tra­vail. On ne peut pas amener en Afrique le modèle occi­den­tal qui forme des chô­meurs, ça ne doit pas exis­ter. A partir de là, j’en ai dis­cuté avec Guy et ses col­lè­gues et on a décidé de former sur les films. Dans mon der­nier film « Juju fac­tory » que j’ai tourné à Bruxelles, il n’y a que deux pro­fes­sion­nels, le direc­teur photo et moi. Il est pos­si­ble de former des jeunes en ate­lier direc­te­ment sur le ter­rain et cela leur donne une confiance en eux mêmes. Ces gens méri­tent un autre projet péda­go­gi­que plutôt que faire des for­ma­tions de 2 semai­nes avec des per­son­nes qui appren­nent elle-mêmes ce qu’elles sont cen­sées ensei­gner.

Carin Leclercq
Ce qui est impor­tant pour com­plé­ter Balufu, c’est d’iden­ti­fier. On a tous appris avec des anciens, en ser­vant des cafés dans les tour­na­ges. Balufu a tra­vaillé avec Petna, avec Djo. Au-delà des for­ma­tions que l’on a, que ce soit au Congo, en Belgique ou en France, ce qui est impor­tant, c’est de tra­vailler dans la for­ma­tion. On parle tou­jours de for­ma­tion sur le tas, au-delà de la gram­maire ciné­ma­to­gra­phi­que, tra­vailler avec les cinéas­tes est la meilleure des for­ma­tions. Que l’on habite n’importe où, c’est comme cela qu’il faut avan­cer à mon sens.

Propos recueillis par B. Tiprez (Clap Noir)

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