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Les noirs aussi ont vécu la déportation
Publié le : mercredi 10 janvier 2007

Moi ce que je pense, c’est que l’histoire est toujours écrite par le vainqueur, et le vainqueur ne s’intéresse qu’à sa propre souffrance, pas à celle des autres. Il nous appartient donc, à nous, Africains et Antillais, de prendre les choses à bras le corps et de rétablir les faits.

Serge Bilé, jour­na­liste à Radio France d’Outre mer (RFO) pré­sente son film au public fran­çais. Ce film traite de la dépor­ta­tion des noirs dans les camps nazis. A tra­vers cette pro­duc­tion, c’est un pan méconnu de l’his­toire que nous décou­vrons. Les livres d’his­toi­res et les films n’ont pres­que jamais parlé de la pré­sence des noirs dans les camps nazis. Serge Bilé, depuis 1994, s’efforce d’aller à la recher­che de ceux qui en ont été vic­ti­mes, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, aux Antilles et ailleurs. Dans un entre­tien qu’il a accordé à Cité Black, Serge Bilé donne les rai­sons de cette soif de vérité sur la dépor­ta­tion des noirs qui l’ont conduit à réa­li­ser le film « NOIRS DANS LES CAMPS NAZIS ». Ce film sera sur les écrans à partir du 13 avril 2005, en pro­vince, ban­lieue et dans une salle unique à Paris : au cinéma IMAGES D’AILLEURS, 21 rue de la Clef, 75005 PARIS.


Serge Bilé, jour­na­liste et réa­li­sa­teur

Comment vous êtes-vous inté­res­sés au thème des noirs dans les camps nazis ?

L’idée m’est venue en 1994 après avoir vu en Martinique un repor­tage à la télé­vi­sion sur le chan­teur John William. C’est quelqu’un que j’avais vu en concert de nom­breu­ses fois quand j’étais étu­diant mais j’igno­rais qu’il avait été déporté. Je l’ai appris ce jour-là à tra­vers ce repor­tage. Et là ça a été un choc, un choc d’autant plus grand que John William est ori­gi­naire comme moi de la Côte d’Ivoire, qu’il a quitté comme moi dans son plus jeune âge. Et en même temps que je décou­vrais cela, j’ai reçu un jour sur le pla­teau du jour­nal télé­vi­sée une Martiniquaise, Michèle Maillet, qui avait écrit, 4 ans plus tôt, un roman, « L’étoile noire », racontant la dépor­ta­tion d’une ser­vante antillaise dans un camp de concen­tra­tion. A partir de là, j’ai eu envie d’aller plus loin et de savoir s’il y avait eu, au-delà de John William, d’autres cas de dépor­tés noirs dans les camps de concen­tra­tion. C’était quel­que chose de nou­veau pour moi et j’adore explo­rer des pans méconnus de notre his­toire. Quand je dis notre his­toire, je parle de l’his­toire des peu­ples noirs en géné­ral, qu’il s’agisse de la part afri­caine, antillaise, amé­ri­caine ou autre. Et là, je me suis lancé, et j’ai fait un docu­men­taire sur le sujet entre juin et sep­tem­bre 1995. C’était impor­tant pour moi de faire ce tra­vail de mémoire sur ce qu’ont vécu les nôtres pen­dant la seconde guerre mon­diale.

A-t-il été dif­fi­cile de réunir des témoi­gna­ges ?

Ça a été extrê­me­ment dif­fi­cile parce qu’il n’y avait pas de témoi­gna­ges là-dessus. Les Noirs qui ont vécu cette dépor­ta­tion n’en n’ont jamais parlé. Les autres, non plus. J’ai beau­coup tâtonné, inter­rogé beau­coup de dépor­tés en France, au Sénégal, en Belgique, en Espagne, en Allemagne… pour finir par recueillir quel­ques témoi­gna­ges ici et là.

Les dépor­tés ont-ils accepté de témoi­gner faci­le­ment ?

Oui, ils étaient tous très enthou­sias­tes. Ils atten­daient tous, en fait, depuis la fin de la guerre, ce moment-là pour libé­rer une parole que per­sonne ne vou­lait enten­dre.

De quel­les ori­gi­nes étaient les Noirs dépor­tés dans les camps ?

Ceux que j’ai retrou­vés pour le film, soit en témoi­gnage direct, soit par des gens qui les ont connus, étaient d’ori­gine ivoi­rienne, séné­ga­laise, came­rou­naise, équato-gui­nénne, congo­laise, haï­tienne… Pour le livre, j’en ai trouvé deux fois plus.

Etaient-ils trai­tés de la même manière que les autres dépor­tés ?

Pas vrai­ment. Ils subis­saient eux des humi­lia­tions par­ti­cu­liè­res. Les Allemands les consi­dé­raient comme des bêtes, comme des sau­va­ges parce qu’ils étaient Noirs, et ils se ser­vaient d’eux comme boys.

Subissaient-ils éga­le­ment des dis­cri­mi­na­tions de la part des autres dépor­tés ?

Non, si j’en crois les témoi­gna­ges des sur­vi­vants. Il y a pu avoir bien sûr des excep­tions. Mais dans l’ensem­ble, face à la souf­france, ils ne s’arrê­taient plus à des ques­tions de cou­leurs de peau. Ils avaient oublié ces choses-là. Ils étaient tous escla­ves dans les camps.

Peut-on esti­mer le nombre de Noirs ayant subi la dépor­ta­tion ?

Ca, c’est la grande ques­tion qu’on me pose tout le temps. Ce qu’on sait, c’est qu’il y a eu deux types de dépor­tés noirs. Il y a eu les Afro Allemands, c’est-à-dire les Noirs ori­gi­nai­res des ancien­nes colo­nies du Reich qui vivaient en Allemagne avant guerre. Ils étaient envi­ron 24 000. Lorsque Adolf Hitler est arrivé au pou­voir, il a envoyé beau­coup d’entre eux dans les camps de concen­tra­tion. Et puis il y a eu tous les autres Noirs qui se trou­vaient en Europe et qui se bat­taient aux côtés des Français, des Anglais ou des Américains. Certains d’entre eux, cap­tu­rés au front, ont été expé­diés dans les camps de concen­tra­tion. Si je devais oser un chif­fre, je dirais qu’il y a eu au moins 10 000 dépor­tés noirs. Mais ils étaient peut-être trois fois plus.

Selon vous, pour­quoi cette partie de l’his­toire a-t-elle été occultée ?

C’est une autre ques­tion que le public afri­cain et antillais me pose tout le temps quand je par­ti­cipe à des débats avec tou­jours cette arrière-pensée qu’on a voulu nous cacher quel­que chose. Moi ce que je pense, c’est que l’his­toire est tou­jours écrite par le vain­queur, et le vain­queur ne s’inté­resse qu’à sa propre souf­france, pas à celle des autres. Il nous appar­tient donc, à nous, Africains et Antillais, de pren­dre les choses à bras le corps et de réta­blir les faits. Il faut qu’on arrête nous même de croire que notre his­toire est moins impor­tante que celle des autres. Je regrette que peu de tirailleurs séné­ga­lais aient raconté ce qu’ils ont vécu. Je regrette que les dépor­tés noirs se soient éga­le­ment tus après guerre. Je regrette aussi que nos his­to­riens n’aient pas exploré cette voie. Moi, au lieu de m’en pren­dre aux autres, je nous ren­voie plutôt la balle.

Aujourd’hui, votre tra­vail sur le thème des Noirs dans les camps nazis connaît un regain d’inté­rêt. Comment expli­quer vous cet engoue­ment ?

J’ai le sen­ti­ment qu’aujourd’hui, dans cette Europe où beau­coup de Noirs sont amenés à vivre parce qu’ils sont nés là ou parce qu’ils ont choisi de s’y ins­tal­ler défi­ni­ti­ve­ment, qu’ils sont de plus en plus nom­breux à recher­cher des repè­res ici même et pas ailleurs. Ils ont envie et besoin de savoir ce que les leurs ont accom­pli dans cette his­toire de France, de Suisse, d’Allemagne, d’Espagne et plus géné­ra­le­ment d’Europe. Ils le mani­fes­tent sur tous les sujets, et c’est ce qui expli­que le regain d’inté­rêt pour mon tra­vail. J’ai fait ce docu­men­taire il y a 10 ans, et pen­dant dix ans il n’a inté­ressé per­sonne. Aujourd’hui, je vois vrai­ment la dif­fé­rence. Et c’est pareil pour mon livre. Comme quoi, lorsqu’une com­mu­nauté se pas­sionne pour sa propre his­toire, il arrive à faire en sorte que les autres s’y inté­res­sent aussi.

Source entre­tien : Cité Black in Dossier de presse « NOIRS DANS LES CAMPS NAZIS »

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