Making off
Nouri Bouzid
Publié le : mardi 7 octobre 2008

Un film de Nouri Bouzid, Tunisie



SYNOPSIS

Le film dont le décor prin­ci­pal est un tour­nage, raconte le drame de trois per­son­na­ges. Le réa­li­sa­teur Youssef, à l’âge des bilans, est déchiré entre une vie privée qui part à la dérive, et un film qui lui fait peur (car il remue tout en lui) mais dont il ne voit pas l’abou­tis­se­ment. Le comé­dien, Dali, a accepté le prin­cipe d’igno­rer au départ la des­ti­née du per­son­nage qu’il incarne, se sent mani­pulé quand il décou­vre que ce petit dan­seur de quar­tier évolue vers un inté­griste en deve­nir. Il a peur du film et des enjeux qu’il porte, et va jusqu’à refu­ser de le finir. Enfin, le per­son­nage de Bahta (que joue Dali), déva­lo­risé par les siens, mal­mené par les voi­sins du quar­tier, voit son projet de partir en Europe (pour deve­nir dan­seur) tomber à l’eau, à cause de la der­nière guerre en Irak. Il échoue chez un louche pré­di­ca­teur, qui va le mani­pu­ler, et lui faire un lavage de cer­veau.

LE REALISATEUR

Né à Sfax en 1945, Nouri Bouzid est diplômé de l’INSAS de Bruxelles. Il a été assis­tant-réa­li­sa­teur sur plu­sieurs films tuni­siens et étrangers, co-scé­na­riste et co-dia­lo­guiste sur plu­sieurs films tuni­siens. Making Off a rem­porté le Tanit d’or aux Journées Cinématographiques de Carthage en 2006.

Filmographie-1986 : L’homme de cen­dres
- 1989 : Les Sabots en or
- 1992 : Bezness
- 1997 : Bent Familia
- 2001 : Poupées d’argile

CRITIQUE

A tra­vers l’his­toire de Bahta, jeune dan­seur Hip Hop rebelle refu­sant le poids des conve­nan­ces, « Making of » nous dévoile une société tuni­sienne en muta­tion. De l’under­ground d’une jeu­nesse magh­ré­bine ins­pi­rée par la culture urbaine (Rap, Graff et Breakdance) aux réseaux ter­ro­ris­tes inté­gris­tes reli­gieux qui exploi­tent la misère et la perte de repè­res des jeunes géné­ra­tions, Nouri Bouzid nous pré­sente le por­trait fin et sans com­plai­sance d’un jeune adulte qui se cher­che et peine à se trou­ver.

« Making of » est une réflexion, un regard porté en pro­fon­deur sur une géné­ra­tion en proie au doute et à un avenir incer­tain. Bahta, comme tant d’autres, rêve d’Europe, de liberté, d’épanouissement… Mais Bahta, comme tant d’autres, étouffe de l’incom­pré­hen­sion des aînés, de la peur du chan­ge­ment, de l’absence de pers­pec­ti­ves. Forte tête, déter­miné, pro­vo­ca­teur, il va faire les frais de formes diver­ses d’auto­ri­tés et de mal­veillan­ces, tou­jours mas­quées de bonnes inten­tions. Autour de ce por­trait cru, au vitriol, d’un enfant du vingt-et-unième siècle nais­sant, incarné par un comé­dien (Lotfi Abdelli) touché par la grâce, le scé­na­rio nous met en pré­sence d’une gale­rie de per­son­na­ges secondai­res d’une grande authen­ti­cité qui ancrent fer­me­ment le per­son­nage dans une réa­lité socio-cultu­relle bien pal­pa­ble.

Ce film cou­ra­geux, s’atta­quant avec une audace pleine de nuan­ces sub­ti­les aux ris­ques de la dérive inté­griste et de l’effri­te­ment des cultu­res du Sud face au rou­leau com­pres­seur global et libé­ral, nous invite en plus à pren­dre part aux réflexions qui ont pré­sidé à sa créa­tion. Comment éviter les rac­cour­cis et les amal­ga­mes, par­fois plus cri­mi­nels que les bombes ? Comment rendre compte sans la tron­quer d’une réa­lité qui se nour­rit d’enjeux et d’influen­ces plé­tho­ri­ques ? Comment incar­ner des idées sans leur ôter leur carac­tère d’uni­ver­sa­lité ? Comment cri­ti­quer sans condam­ner, expli­quer sans juger ? Comment assu­mer une posi­tion enga­gée face aux tabous ? Comédien et réa­li­sa­teur nous extraient tem­po­rai­re­ment de la fic­tion le temps de brefs inter­mè­des qui ponc­tuent et sou­li­gnent les nœuds dra­ma­ti­ques du récit, ren­dant le spec­ta­teur partie pre­nante de l’ana­lyse.

« Ton film, c’est un mons­tre ! », lance le comé­dien au réa­li­sa­teur ; et ce der­nier lui-même affi­che une crainte de voir sa créa­ture lui échapper. Par ce dis­po­si­tif de mise en abîme habile et inédit, Nouri Bouzid nous fait par­ta­ger son urgence. Il nous fait tou­cher du doigt le besoin vital du créa­teur d’expri­mer une parole libé­ra­trice, mais aussi l’angoisse de se mettre à nu et l’exi­gence de rester juste.

Au ser­vice de cette fic­tion hyper-réa­liste et avant-gar­diste, un cas­ting par­fait du pre­mier rôle au moin­dre figu­rant, des dia­lo­gues acérés, des situa­tions de cinéma à la fois émouvantes et char­gées de sens, des plans soi­gnés et une mise en scène si bien maî­tri­sée qu’elle se déguste en se lais­sant faus­se­ment oublier.

Avec cette œuvre sin­gu­lière, Nouri Bouzid nous livre un grand film, un film utile, un film néces­saire. Rappelant comme il est impor­tant que des voix s’élèvent pour décrire autre­ment une réa­lité qui les concerne, le réa­li­sa­teur magh­ré­bin s’appro­prie le débat sur le ter­ro­risme musul­man et pro­pose un point de vue féro­ce­ment ori­gi­nal dont la jus­tesse fait mouche. Jusqu’à la fin, à laquelle nul ne s’attend mais qui s’impose comme une évidence, le récit nous rap­pelle qu’aucun acte n’est sans consé­quence et que les rails du destin sont semés d’obs­ta­cles, par­fois invi­si­bles, qui ont le pou­voir de faire à jamais bas­cu­ler les tra­jec­toi­res indi­vi­duel­les et col­lec­ti­ves.

Sophie Perrin

EQUIPE TECHNIQUE

Scénario et réa­li­sa­tion : Nouri Bouzid
Avec : Lotfi Abdelli – Lotfi Dziri – Afef Ben Mahmoud – Fatma Ben Saidane – Foued Litaiem
Image : Michel Baudour
Son : Michel Ben Saïd
Production : CTV Films
Musique : Néjib Charradi

Contacts : CTV Services / cvt­film@­gnet.tn ; Tel : (216) 71 885 955 / 71 885 299 ; Fax : (216) 71 885 432.

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