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De la françafrique à la chinafrique
Publié le : mercredi 1er avril 2009
Katanga business

Documentaire de Thierry Michel 2009


Thierry Michel est un docu­men­ta­riste belge qui a consa­cré une grande partie de son oeuvre à décrire le Congo Belge, devenu Zaire puis RDC. Après "Zaire, le cycle du ser­pent" (1992) puis "les der­niers colons" (1995) il a dressé un por­trait impi­toya­ble du dic­ta­teur chou­chou de la fran­ça­fri­que dans "Mobutu roi du Zaire" (1999), et a fait son cons­tat amer de la fin de la colo­ni­sa­tion dans "Congo river" (2005). Thierry Michel est sans doute le plus afri­cain des cinéas­tes belges, même si en tant que Belge, son film n’a pas pu concou­rir en sélec­tion offi­cielle au Fespaco. On n’est pas trop inquiet quant au destin du film. Et tout équilibré et fin qu’il soit, notam­ment en sachant porter un regard cri­ti­que sur les per­son­na­ges belges, et également en don­nant lar­ge­ment la parole au peuple des mineurs katan­gais, cela reste un point de vue belge, qui s’assume.

Il revient en 2009 avec une enquête puis­sante et pas­sion­nante sur les mines de la région du Katanga, en RDC. Les pay­sa­ges sont très forts : on com­mence par décou­vrir, vu d’héli­co­ptère, en accom­pa­gnant le pro­prié­taire belge de l’une de ces mines, d’immen­ses étendues miniè­res, tantôt de cobalt, tantôt de cuivre expo­sées à ciel ouvert. On pénè­tre ensuite dans des tun­nels. On voit des fora­ges, des tuyau­te­ries, tout un arse­nal minier qui ren­ver­rait plutôt à l’ima­gi­naire du Nord de la France... ou même de la Belgique. Sauf qu’ici, le ciel est bleu et que l’on est en RDC. Les mineurs sont afri­cains, gueu­les cas­sées de rigueur. C’est dur. Et ici, contrai­re­ment au nord de la France, les mines conti­nuent à tour­ner et le sous-sol à regor­ger de riches­ses. Ces images ont d’autant plus de force quand on sait que les pre­miers films docu­men­tai­res de Thierry Michel ont été tour­nés dans le bassin minier de son enfance, en Belgique ( "Pays Noir, Pays Rouge", "Chronique des Saisons d’Acier" et "Hiver 60" fic­tion qui raconte la grande grève insur­rec­tion­nelle belge de 1960) .Thierry Michel montre bien la pré­da­tion de la terre afri­caine : on voit qua­si­ment sortis de la terre, des mottes entiè­res de cuivre, encore mou, pres­que liquide, un métal prêt à être traité et exporté. Idem pour le cobalt. On com­prend que ces métaux sont encore recher­chés et vendus dans le monde entier.

L’inves­ti­ga­tion du réa­li­sa­teur nous montre peu à peu les forces en pré­sence. Elles s’incar­nent toutes dans des per­son­na­ges forts. Le direc­teur de la prin­ci­pale mine est un belge, des­cen­dant de la dynas­tie des fon­da­teurs de la mine. Pour ce Blanc à la moue mépri­sante et au regard bleu, les Belge, et sa famille en par­ti­cu­lier, ont valo­risé ce ter­ri­toire en créant ces mines. Il se sent chez lui ici. Mais aujourd’hui, on est au bord de la faillite. Il manque des capi­taux.

La voix des tra­vailleurs et le point de vue afri­cain ne tarde pas à appa­raî­tre, à tra­vers un per­son­nage fas­ci­nant d’homme poli­ti­que. Il est jeune, frin­gant, roule en 4X4, a des allu­res de jus­ti­cier mais règle ses comp­tes comme un cow boy. Ici, tout se passe comme au far west. Cet élu défend les mineurs. Il fait tout pour que les Katangais obtien­nent des mines qu’ils puis­sent exploi­ter eux-mêmes. Il est écouté et res­pecté, il règle les conflits et s’est rendu indis­pen­sa­ble dans tous les choix poli­ti­ques et économiques de la région. Lui-même est devenu pro­prié­taire de mines. Par quel moyen, quel rap­port de force ? On ne sait pas s’il est hon­nête ou voyou. C’est un robin des bois au parler sûr, avec son fort accent congo­lais. Ambition per­son­nelle ou lutte natio­nale, le per­son­nage fas­cine et le réa­li­sa­teur ne tran­che pas vrai­ment cette ambi­guïté. Il n’empê­che : dans ce film, la pre­mière chose que l’on retient, c’est que les Noirs se font exploi­ter par les Blancs et que cela n’a pas changé.

Arrive le troi­sième pro­ta­go­niste de cette his­toire bien réelle : l’inves­tis­seur chi­nois. C’est à la fois drôle, parce que c’est l’occa­sion de dia­lo­gues de sourds et de négo­cia­tions assez crous­tillan­tes (notam­ment dans une scène où le leader katan­gais remet à sa place l’inves­tis­seur chi­nois : la salle du cinéma Nerwaya au Fespaco a applaudi !), mais angois­sant également. Peu à peu, les Chinois rachè­tent les mines du Katanga. Ils négo­cient dur avec les reven­deurs katan­gais, on le voit dans plu­sieurs séquen­ces de cinéma direct. Mais s’atta­quent également au capi­tal des gran­des firmes, négo­cient avec les euro­péens. Qui ont besoin de cet argent frais pour sur­vi­vre. C’est exac­te­ment ce que montre le film : com­ment, malgré la réti­cence des Katangais, qui sen­tant le pou­voir des Belges s’affai­blir, ont espéré une reconquête de leur terre - si féconde et si riche -, sont en train de se faire tout sim­ple­ment damer le pion par les inves­tis­seur chi­nois. La démons­tra­tion est magis­trale, les per­son­na­ges sont forts. Personne n’est vrai­ment sym­pa­thi­que dans cette his­toire. Ce sont des milieux durs, indus­triels. Les cal­culs finan­ciers, incar­nés par la venue -assez ridi­cule - d’experts inter­na­tio­naux aus­si­tôt remon­tés dans leurs petit jet, se jux­ta­po­sent avec une réa­lité sociale faite de misère et de labeur : perdre un boulot de mineur pour­tant dur est pire que tout. Les cam­pa­gnes sont misé­ra­bles. Ce qui contraste avec la richesse du sous-sol et l’uti­li­sa­tion mon­diale qui est en faite sans beau­coup de scru­pu­les humains.

Thierry Michel res­ti­tue toute cette com­plexité et raconte dans Katanga busi­ness une his­toire bien plus vaste, qui est celle du conti­nent afri­cain : pré­levé dans sa chair par les colons euro­péens, et malgré la rébel­lion et la colère des katan­gais, il est en train de passer aux mains des inves­tis­seurs chi­nois, dont les métho­des sont dif­fé­ren­tes. Plus de pater­na­lisme ! - comme le rap­pel­lent quel­ques extraits d’actua­lité emprunté aux archi­ves belges, savou­reux mor­ceaux de bra­voure colo­nia­lis­tes - mais des rap­ports durs en affaire, une incom­pré­hen­sion de fond, une inquié­tude pro­fonde, un avenir très incer­tain. La der­nière séquence du film nous pro­mène au dessus des mines en héli­co­ptère, mais cette fois, nous ne sommes plus avec le Belge, mais en com­pa­gnie du nou­veau patron, un Chinois. C’est un phé­no­mène qui ne concerne pas uni­que­ment le Katanga. Mais à tra­vers l’étude de cas du Katanga, le réa­li­sa­teur belge a montré que la géo­po­li­ti­que n’est pas une mince affaire. Et ce n’est pas fini.

Caroline Pochon (Clap Noir)

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