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Boul Fallé et l’arène politique sénégalaise
Publié le : dimanche 6 septembre 2009
Entretien avec Rama Thiaw et Philippe Lacôte







Rama Thiaw
On regar­dait la télé, à la maison, en 2005, un match entre Tyson et Bombardier. Cela a été la pre­mière défaite de Tyson. Ma grand-mère a dansé, parce qu’elle était pour Bombardier, parce qu’il est Toucouleur. Mais, nous, les jeunes, on était dégoû­tés. C’était la fin de quel­que chose. L’idée du film, c’était de dire : c’est quoi, être Sénégalais, aujourd’hui. Aussi, par rap­port à la lutte, qui m’a mar­quée. Notre spé­ci­fi­cité à nous, c’est cela.

Philippe Lacôte
Au sein de la lutte, du rituel de la lutte, on pou­vait retrou­ver tous les fon­de­ments de cette société séné­ga­laise. On par­lait de cercle, d’arène cir­cu­laire, de nota­bles qui arri­vent, de tout ce pro­ces­sus social d’entrée dans le stade. Autour de cette lutte, on pou­vait ques­tion­ner toute cette société dans son combat, dans le combat de la jeu­nesse, la trans­mis­sion, la mys­ti­que.

Rama Thiaw
Toutes les clas­ses socia­les, tous les corps de métiers (et aussi du coup, eth­nies) sont repré­sen­tés dans l’arène. Dans le stade, il y a tout le monde. Le cercle est une figure qui était là dès le départ. C’est une figure que l’on retrouve beau­coup au Sénégal : les mos­quées, le cercle de la parole...

Il y a aussi la dimen­sion mys­ti­que, de la foi dans la lutte

La société est une mosaï­que et les gens conver­gent vers ce point qu’est le cercle arène. Le mys­ti­que fait partie de la société séné­ga­laise et se retrouve dans l’arène. La danse aussi, les chants aussi. Avant de passer au combat, il y a des clowns, des sal­tim­ban­ques, par­fois des poètes. Certains lut­teurs sont plus connus pour leurs qua­li­tés de poètes, ou de dan­seurs que pour leurs qua­li­tés de lut­teurs. Dans le film, Nger est plus inté­rieur que Dam. La danse du bakou, où l’on montre com­ment on va écraser son adver­saire. Chacun exprime son indi­vi­dua­lité à ce moment.

Ce jeu rap­pelle celui de Mohamed Ali, avant d’affron­ter Foreman, en boxe amé­ri­caine.

Durant l’écriture, Philippe m’avait conseillé de voir un film comme "When we were kings". On a échangé, avec pour objec­tif le film.

En tant que femme, est-ce que c’est dif­fi­cile de mettre sa caméra devant ces hommes et pour un pre­mier film, pour­quoi les hommes ?

Je ne me suis pas dit "en tant que femme", je suis allée vers ce que j’aime. C’est pen­dant le tour­nage que les autres m’ont rap­pe­lée que j’étais une femme. Je suis allée filmer ce qui m’inté­resse, ce que j’aime. Dans la société séné­ga­laise ou même ici, il y a tou­jours un moment où on nous rap­pelle que l’on est une femme. Mais ce n’est pas un état, une pos­ture, d’être une femme.

Est-ce qu’il y a une spé­ci­fi­cité du regard fémi­nin, sur le corps mas­cu­lin ?

Je ne pense pas. Il y a des hommes qui fil­ment des femmes, il y a des hommes qui fil­ment des hommes et c’est aussi sen­suel. Je ne pense pas que c’est parce que je suis une femme que j’ai un regard plus sen­suel. Quand on aime quel­que chose, on a envie de porter un regard qui nous est propre. J’avais envie de mon­trer qu’ils étaient beaux, ces corps, aussi, c’était impor­tant. Les hommes bara­qués, ce n’est pas du tout mon type d’homme ! mais je les trouve beaux. C’était impor­tant de mon­trer que ces hommes-là sont beaux. L’homme Noir est beau. On est tou­jours dans les modè­les qui ne sont pas les nôtres. Montrer des modè­les posi­tifs, c’est impor­tant pour chan­ger les images.

On est très impres­sionné par la dimen­sion esthé­ti­que du film. Les cou­leurs, l’étalonnage, la manière de filmer, ner­veuse, qui évoque par­fois le clip...

J’ai vu beau­coup de choses dif­fé­ren­tes au cinéma. Des films d’action, de karaté, des films hin­dous, des films d’auteurs fran­çais (qui m’ennuyaient ter­ri­ble­ment), des films en noir et blanc à la télé... et je m’inté­resse aussi au cinéma sud-amé­ri­cain. Esthétiquement, je savais bien ce que je vou­lais pour Boul fallé. Il était impor­tant de trou­ver une esthé­ti­que qui cor­res­ponde à cette géné­ra­tion, qui est nour­rie de musi­que hip hop, donc aussi de clips, mais pas uni­que­ment de cela. Les affran­chis, c’est un film très rapide, mais est-ce qu’on peut dire que c’est du clip ?


Philippe Lacôte
Ce sont plutôt des emprunts au clip, je trouve cela plutôt inté­res­sant. Mais trou­ver une esthé­ti­que, ce n’est pas com­pli­qué. C’est garder une esthé­ti­que, qui est dif­fi­cile. On a d’abord tra­vaillé sur un teaser et on a défini l’étalonnage, une sorte de charte esthé­ti­que du film. Lorsqu’on est arrivé au tour­nage, on est arrivé avec une caméra qui était déjà dé-satu­rée, par rap­port aux cou­leurs. C’est d’ailleurs ce qui nous a amené à tra­vailler avec la HD. Aujourd’hui, on voit bien que le cinéma qui vient d’Afrique est en panne de nou­vel­les formes. Nous venons de pro­duire un film à Abidjan qui est très nou­velle vague, il n’est pas encore sorti. Je pense qu’il y a d’autres choses. J’ai bossé avec Atria, Andrée Davanture. Mais que l’on tente de nou­vel­les formes ! Ce qui nous a inté­ressé sur ce film, c’est une esthé­ti­que urbaine. Le quo­ti­dien de beau­coup de jeunes en Afrique, c’est la ville.

Quel est le lien entre le mou­ve­ment Boul Fallé et le fait de s’en sortir grâce à la lutte ?

Philippe Lacôte On a fait jaillir le propos de ce mou­ve­ment Boul Fallé. Puis, il fal­lait arri­ver à des per­son­na­ges, suivre le mou­ve­ment des uni­ver­si­tés jusque dans l’arène.

Rama Thiaw
Il fal­lait un mode de nar­ra­tion propre à cette jeu­nesse, qui s’est maté­ria­li­sée dans la lutte et dans le hip hop. Aujourd’hui, Boul Fallé n’est plus un mou­ve­ment contes­ta­taire, puis­que l’alter­nance a eu lieu, mais c’est devenu aussi une phi­lo­so­phie de vie. Le rap nous permet de rendre compte du poli­ti­que. A tra­vers la lutte, on est plus dans la lutte sociale. C’est un acte poli­ti­que que de se reven­di­quer du mou­ve­ment Boul Fallé.

Le fait qu’Abdoulaye Wade soit passé au pou­voir, accom­pa­gné d’une contes­ta­tion qui s’en pre­nait à Abdou Diouf : com­ment le mou­ve­ment est-il aujourd’hui, dix ans après ces luttes ?

Il faut conti­nuer la lutte ! Abdoulaye Wade n’a pas tenu toutes les pro­mes­ses qu’il avait faite à cette jeu­nesse. Wade a été porté par cette jeu­nesse Boul Fallé avec son slogan Sopi, le chan­ge­ment. On se rend compte qu’il a oublié beau­coup de choses. Il a baillonné la presse, il a envoyé des gens en prison parce qu’ils écrivaient des choses qu’il n’accep­tait pas. Surtout, le pays n’avance plus économiquement. Mais si les choses avan­cent, c’est parce que des gens ne se repo­sent plus sur l’Etat depuis le début du mou­ve­ment Boul Fallé. L’économie avance sur des ini­tia­ti­ves pri­vées. Wade est libé­ral. Mais il n’est libé­ral qu’économiquement, pas juri­di­que­ment. On vou­lait plus de liberté au niveau de la juri­dic­tion. C’est la pro­priété privée que les jeunes récla­maient, à un moment, c’est à dire qu’il y ait une trans­pa­rence par rap­port au fait d’ache­ter des ter­rains. Le libé­ra­lisme nait par rap­port à la pro­priété privée, à partir du moment où l’on dit que chacun peut mettre une par­celle autour de son ter­rain. L’économie n’est qu’une consé­quence du libé­ra­lisme.

Le mou­ve­ment Boul Fallé est un mou­ve­ment de jeunes, il ne s’inté­resse pas encore trop à la pro­priété ?

Ah, clai­re­ment que si ! C’est une jeu­nesse qui a envie de mieux vivre. Une jeu­nesse libé­rale.

Mais cette jeu­nesse ne se retrouve-t-elle pas un peu blou­sée par l’ultra-libé­ra­lisme d’Abdoulaye Wade ?

Philippe Lacôte
Cette jeu­nesse a trouvé, dans le libé­ra­lisme for­mulé par Wade, l’expres­sion d’une liberté et la pos­si­bi­lité d’une ini­tia­tive. Je peux monter mon studio de musi­que avec une vraie licence. Cette idée d’entre­prise allait cla­ri­fier cer­tai­nes ini­tia­ti­ves. On se retrouve tou­jours dans cette nébu­leuse...Vous êtes des enfants déçus de Wade, en fait !

Ce mou­ve­ment était aussi en réac­tion face à la France ?

Rama Thiaw
Bien sûr, c’était une réac­tion face à la France aussi. Ce n’est pas pour rien que Tyson arrive au stade drapé dans le dra­peau amé­ri­cain. Senghor avait été placé pré­si­dent par la France. Il a permis à un de ses pro­ches, Abdou Diouf, qui était socia­liste, d’accé­der au pou­voir. Abdou Diouf a été sou­tenu par Giscard, Mitterrand, Chirac. De droite ou de gauche, tous les gou­ver­ne­ments fran­çais le sou­te­naient. Donc, c’était une réac­tion aussi par rap­port à la France. Le socia­lisme "fran­çais", au Sénégal, n’était pas du socia­lisme. Il n’y avait pas de répar­ti­tion, il n’y avait pas de lois socia­les, pas de sécu­rité sociale. Les congés payés n’exis­taient pas... On ne pou­vait pas parler de socia­lisme. C’était une façade de démo­cra­tie. Et puis, il faut dire que la déva­lua­tion a fait très mal. On ne dit pas assez que cette déva­lua­tion cor­res­pond à la deuxième ré-élection de Diouf, ré-élection contes­tée (c’est sa troi­sième ré-élection). On le tient encore plus res­pon­sa­ble, parce qu’il a signé cet accord de déva­lua­tion imposé par la France, qu’il aurait pu dire "non !". Il était donc dou­ble­ment traî­tre. Après, il y a eu une famine, qui a duré un an. Les gens qui avaient 1000 francs n’avaient plus que 100 francs le len­de­main ! Mais les prix, eux, n’avaient pas changé. Les élites, elles, avaient eu le temps de faire des trans­ferts de fonds !... Donc, il valait mieux un libé­ra­lisme.

La jeu­nesse s’est donc poli­ti­sée à ce moment là ?

Au Sénégal, la poli­ti­que, on naît dedans !

Philippe Lacôte
Une des rai­sons pour les­quel­les le mou­ve­ment Boul Fallé est cri­ti­qué au Sénégal, c’est que ce libé­ra­lisme-là, pro­posé par Abdoulaye Wade, per­met­tait aussi de casser une hié­rar­chie fami­liale, un contexte tra­di­tion­nel qu’ils trou­vaient par­fois étouffant, en disant : "si je suis meilleur que mon grand-frère, eh bien, je m’en sor­ti­rai mieux que mon grand-frère !". Et pas for­cé­ment : "je dois aider toute la famille". Ce libé­ra­lisme-là venait redis­tri­buer les cartes à chacun.

Rama Thiaw
C’est vrai. Les cadets, ceux qui n’avaient pas fonc­tion d’être res­pon­sa­ble de famille, cer­tains se sont retrou­vés res­pon­sa­bles de famille. Parce qu’ils rame­naient l’argent. En allant chan­ter du hip hop, en fai­sant des clips, en ayant des stu­dios d’enre­gis­tre­ment, là où leurs aînés se fai­saient faire des clips en Occident ou par des occi­den­taux. Eux, ont com­mencé à faire eux-mêmes leurs clips, avec leurs stu­dios, leurs mai­sons de pro­duc­tion. Ils ont déve­loppé une indus­trie. Le même effet s’est déve­loppé autour de la lutte.

Donc, toute une géné­ra­tion de jeunes s’est émancipée finan­ciè­re­ment, de leur famille, dans des valeurs plus indi­vi­dua­lis­tes ?

Boul Fallé, ce n’est pas de l’indi­vi­dua­lisme ou de l’indif­fé­rence. C’est un moment pour se poser la ques­tion de qui on est. Penser à sa spé­ci­fi­cité en tant qu’indi­vidu ne veut pas dire être indi­vi­dua­liste. L’indi­vi­dua­lisme met l’indi­vidu en avant sur le groupe. Ici, il s’agit de se défi­nir comme indi­vi­dus qui fonc­tion­nons dans des socié­tés de groupe. Quelle est notre spé­ci­fi­cité, à nous ? Et à partir de là, com­ment pou­vons nous l’expri­mer ?

Philippe Lacôte
C’est plutôt une iden­tité.

L’appar­te­nance à un groupe de jeunes ?

Non, il n’y a pas de crise d’ado­les­cence à Pikine, du moins pas encore ! On vit en groupe, au sein de sa famille.

Le fait d’être en groupe de rap ou d’être entre hommes à l’entraî­ne­ment, on appar­tient à une socia­bi­lité, avec des jeunes ?

En disant cela, j’ai l’impres­sion qu’on est en train de cal­quer des modè­les sociaux occi­den­taux à une société...

Philippe Lacôte
Ils ne sont pas en manque de socia­bi­lité, ils sont en trop-plein de socia­bi­lité ! Disons qu’à partir du moment où tout est fondé sur le groupe, il n’y a pas la néces­sité de rejoin­dre un autre groupe, ou un sous-groupe. Il y a une néces­sité, à tra­vers ce groupe, de retrou­ver ce qu’on est soi. L’acti­vité col­lec­tive va donc être une manière de se retrou­ver soi, plutôt que de se sentir en groupe.

Rama Thiaw
Tyson a repris la lutte, qui était un sport mar­gi­na­lisé depuis les indé­pen­dan­ces. Dans les années quatre-vingt, c’était le foot, le bas­quet : des sports qui n’étaient pas "séné­ga­lais". Il remet au goût du jour une tra­di­tion, mais en cas­sant quel­que chose aussi, parce qu’il n’a pas de mara­bout, pas de gri-gri. Il dit que ce qui compte, c’est de s’entraî­ner. Le tra­vail. Le tra­vail per­son­nel. Et il gagne. Donc, ce n’est pas le fait d’appar­te­nir à une élite, à une caste ou à un groupe qui fait que l’on va gagner un combat de lutte. A partir du moment où Tyson, qui habi­tait la ban­lieue de Dakar, donc Pikine, s’en sor­tait par ses pro­pres moyens, cela donne un modèle, et tout le monde suit ! Au Sénégal, 65% de la popu­la­tion a entre 18 et 25 ans. Sur 10 mil­lions d’habi­tants, les ¾ habi­tent Dakar et sa ban­lieue. Aujourd’hui, la société séné­ga­laise est une société urbaine.

Philippe Lacôte
En Europe, dans les fes­ti­vals où on se retrouve pour mon­trer des films sur l’Afrique, l’image d’une Afrique urbaine est trop com­plexe pour être vendue faci­le­ment ! Je viens d’une ban­lieue à Abidjan. Il y a ceux qui ont quitté rapi­de­ment la ville et qui ont acheté un ter­rain, il y a ceux qui ont été chas­sés et qui se retrou­vent là, il y a ceux qui sont arri­vés du vil­lage la veille et pour qui c’est le prix le moins cher pour des­cen­dre du car, c’est une sorte de syn­cré­tisme. Il faut passer du temps pour déco­der les choses. Aujourd’hui, on se rat­ta­che encore à ces vil­la­ges, à ces pay­sa­ges, à ce calme afri­cain... ! Mais dans l’Afrique urbaine, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui est en train de s’inven­ter dans cette "bâtar­dise"... ? Dans un quar­tier en Côte d’Ivoire, il y a 25 lan­gues par­lées. On est même obli­gés de s’inven­ter une langue pour se parler. Je pense qu’il sor­tira quel­que chose de cela. Il ne faut pas que cela fasse peur ! Et quel­les nou­vel­les mytho­lo­gies peu­vent sortir de ces lieux-là ? A partir du moment où des gens vivent dans un lieu, ils ont besoin de se fabri­quer une his­toire, de se fabri­quer des héros et des mythes. Tyson, on dirait que c’est le mythe de Pikine.

Au bout du compte, il replonge dans la tra­di­tion.

C’est ce que dit Rama dans la voix off du film : "rede­ve­nir ce que nous sommes, de nobles guer­riers".

Propos recueillis par Caroline Pochon

  • Le 5 janvier 2010 à 14:45, par majnun

    bravo pour votre travail !
    c’est le défi de notre génération
    conter notre histoire nous même
    car à ce moment cela voudra dire que nous en
    écrivons les pages...
    majnun

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