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A voir ou à revoir en famille !
Publié le : mardi 5 octobre 2010
Rue Cases-Nègres

Sortie DVD le 20 octo­bre 2010

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L’his­toire dif­fi­cile de la nais­sance du film

« Rue Cases-Nègres » est l’adap­ta­tion du roman épo­nyme et auto­bio­gra­phi­que de l’écri­vain mar­ti­ni­quais Joseph Zobel, publié en 1950 par les édi­tions Présence Africaine. Martiniquaise, Euzhan Palcy, est une jeune réa­li­sa­trice. Au début des années quatre vingt, elle s’empare de ce roman qui lui rap­pelle son enfance dans un petit vil­lage mar­ti­ni­quais. « Ce roman est comme une œuvre de Pagnol : tel­le­ment poé­ti­que, drôle, émou­vant et tel­le­ment réa­liste ! Même si je venais d’un milieu un peu favo­risé, ces enfants de cou­peurs de canne étaient mes petits cama­ra­des ! ». Ce sera son pre­mier long métrage. Faire le film n’est pas une entre­prise facile. Euzhan Palcy est une pion­nière. « Rue Cases-Nègres » était un film avec des Noirs, il n’inté­res­sait per­sonne. J’avais pour­tant obtenu l’avance sur recet­tes (…). Claude Nedjar a lu le scé­na­rio, a convo­qué son staff dans la foulée dans un res­tau­rant et a dit à tout le monde : « j’ai lu ce scé­na­rio. Cette his­toire me plait. C’est beau, émou­vant et drôle. On va faire ce film. » Je pleu­rais de joie, parce que pour la pre­mière fois dans les anna­les du cinéma fran­çais, quelqu’un des Antilles avait obtenu l’Avance sur recet­tes, et j’avais été sur le point de la perdre. »

Le succès du film en 1983 et sa portée sym­bo­li­que

Le film sort en 1983. Et pour un pre­mier long métrage, ce sera un grand succès. Chronique sen­si­ble et intel­li­gente de la vie en Martinique pen­dant les années trente, à tra­vers la tra­jec­toire d’un petit garçon, il obtient de nom­breux prix inter­na­tio­naux, dont cinq à Venise, au point qu’Hollywood demande la jeune cinéaste (qui y fera son film sui­vant, « Une saison blan­che et sèche » en 1989). Aux Antilles, le film aura un succès phé­no­mé­nal. « La dif­fu­sion de ce film a été, aux Antilles, un choc extra­or­di­naire. Les res­pon­sa­bles de la télé­vi­sion locale n’avaient pas le choix : ils détrô­nè­rent « Madame Bovary » pour le dif­fu­ser ! C’était le délire ! Une liesse popu­laire ! Pour la pre­mière fois, ce peuple se voyait et s’enten­dait parler à la télé… et en créole ! ». Il ren­contre éga­le­ment le mou­ve­ment intel­lec­tuel et lit­té­raire de la créo­lité, autour de Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant et Edouard Glissant, pous­sant à une redé­fi­ni­tion de l’iden­tité antillaise.

Un film créole

C’est le pre­mier film où l’on parle aussi bien fran­çais que créole, où l’iden­tité antillaise est enfin décrite dans la com­plexité : les raci­nes afri­cai­nes, incar­nées dans le film par la très belle rela­tion entre José, le jeune héros, et son père spi­ri­tuel, l’influence fran­çaise, qui se fait ici sentir par la pro­mo­tion sco­laire dont béné­fi­cie José et qui oriente son destin – en ce sens, le récit s’ins­crit dans la tra­di­tion du récit répu­bli­cain, ce n’est pas pour rien qu’Euzhan Palcy se réfère à Pagnol - et bien sûr, la créo­lité, dont de nom­breux aspects sont abor­dés au cours du film, dans l’usage de la langue et le pas­sage du créole au fran­çais, dans la des­crip­tion des rela­tions fami­lia­les (ici, le père est absent et la mère décé­dée, c’est donc la grand-mère qui élève le petit garçon), dans une des­crip­tion sub­tile mais sans fards de l’exploi­ta­tion dans la plan­ta­tion de canne à sucre, avec une pers­pec­tive his­to­ri­que, ainsi que des rela­tions de tra­vail (dès la pre­mière séquence, les enfants s’aper­çoi­vent qu’il n’y a pas de sucre dans la maison !). Enfin, le film montre avec finesse la décou­verte de la dif­fé­rence sociale, notam­ment dans la séquence où José entend le père de son ami métis, plus riche que lui, un Béké, dire à ce der­nier qu’il ne doit pas traî­ner avec lui. Plus tard, la dimen­sion raciale s’impo­sera en pro­fon­deur à la com­pré­hen­sion de cet enfant, lorsqu’il décou­vre que cet ami n’a pas été reconnu par son père, qui pour­tant l’élève. Il ne veut pas donner son nom à un Noir. « Il ne veut pas de moi ! » hurle l’enfant alors que son père meurt. Le film aborde donc toutes les pro­blé­ma­ti­ques poli­ti­ques de la Martinique par le prisme du regard enfan­tin. C’est un film que l’on peut regar­der de 7 à 77 ans.

En 2010, un film qui n’a pas pris une ride

Comment voit-on le film aujourd’hui ? Il n’a pas vieilli. Sa réa­li­sa­tion est maî­tri­sée, clas­si­que et élé­gante, elle joue sur les cou­leurs sépias qui vieillis­sent un peu le tableau, tandis que des ritour­nel­les de Joséphine Baker nous replon­gent dans l’ambiance des années trente. Neuf ans après la reconnais­sance de la Traite et de l’escla­vage comme crime contre l’huma­nité par la loi Taubira, il est bon de voir, à tra­vers l’œil de cet enfant lucide, - qui n’a rien d’inno­cent -, com­ment a été la vie aux Antilles dans les années trente, mesu­rer ce qui a changé, ce qui se per­pé­tue. Le film a le mérite d’en éclai­rer sim­ple­ment et sub­ti­le­ment les méca­nis­mes. Ce n’est pas un film qui dénonce vio­lem­ment. Au contraire, c’est un film qui porte aussi un espoir, à tra­vers la réus­site sco­laire de ce garçon. Il a cette fraî­cheur. C’est un film qui croit au mérite répu­bli­cain à la fran­çaise et en cela, il a une dimen­sion uni­ver­selle. On peut se poser la ques­tion de savoir si l’Ecole assure tou­jours l’ascen­seur social aujourd’hui. On peut s’inter­ro­ger sur les ques­tions poli­ti­ques que la réa­li­sa­trice pose sans for­cé­ment y répon­dre. Ainsi que sur la situa­tion actuelle. On peut aussi sim­ple­ment pren­dre beau­coup de plai­sir à suivre la belle his­toire de José, ou Joseph, grandi rue Cases-Nègres.

Caroline Pochon

  • Le 5 octobre 2010 à 15:05

    Rue Case Nègre, un très beau film à voir en famille. Le jeu d’acteur du héros est exceptionnel. En ragardant ce film, on se demande pourquoi Palcy n’a pas donné au cinéma martiniquais plusieurs oeuvres de cette facture.

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