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Out of Africa
Publié le : lundi 12 avril 2010
White material de Claire Denis






Grâce étrange et sinis­tre d’un film qui embrasse à bras le corps la ques­tion de la place des Blancs en Afrique. Tragédie d’une héroïne duras­sienne, en bar­rage contre l’iné­luc­ta­ble départ, dans un pays sans nom qui res­sem­ble étrangement à la Côte d’Ivoire actuelle… Bien des années après Chocolat (1988), le long métrage qui l’a fait connaî­tre, dans lequel elle contait la décou­verte des émotions chez une fillette blan­che dans une ferme afri­caine (Isaac de Bankolé, tou­jours com­plice de Claire Denis, appa­raît aussi dans ce film, mais sym­bo­li­que­ment, il y est à l’agonie), voici venue l’heure tra­gi­que.

Une Blanche en Afrique

On pense aux événements récents de Côte d’Ivoire, on peut aussi penser au Zimbabwe de Mugabe et aux vio­len­ces menées contre les fer­miers blancs dans l’ancienne Rhodésie, on peut même avoir en arrière-plan l’his­toire des pieds-noirs d’Algérie. On peut aussi penser à la situa­tion des Békés aux Antilles… Cinquante années après des indé­pen­dan­ces - sou­vent octroyées en Afrique Noire -, la vio­lence contre la France se réveille, du moins dans cer­tains pays du conti­nent. Et ce sont les afri­cains blancs, les « white mate­rial » qui sont en ligne de mire. Une femme, ici. Bouc émissaire d’une situa­tion qui la dépasse. Partout, la même ques­tion se pose. Que peut deve­nir le colon blanc, dans un pays où l’on ne veut plus de lui, où règne le désor­dre et l’anar­chie, où des enfants sol­dats de douze ans armés d’une kalach­ni­kov sont ceux qui font la loi. Le Blanc est mal, dans cette Afrique ima­gi­naire et plus réelle que jamais. Avec sa plan­ta­tion arti­sa­nale de café, dans laquelle elle emploie une dizaine d’ouvriers, Isabelle Huppert, « Maria » est mal. Comment quit­ter, à cet âge, un endroit qui est à elle, qui est tout pour elle ?

Le racisme devient une donnée. Le climat devient celui qui pré­cède le mas­sa­cre. La rela­tion colo­niale explose. Ou plutôt, implose. On le sent à tra­vers la musi­que de Tinterstick, très dépres­sive, sombre, ana­chro­ni­que et donc fina­le­ment très juste. Claire Denis, aidée à l’écriture par la roman­cière Marie Ndiaye, tisse donc avec son nou­veau long métrage un tableau cruel de (la fin de) l’Afrique post (ou néo) colo­niale en mon­trant seu­le­ment cette femme qui lutte seule, avec un fils dégé­néré (très juste Nicolas Duvauchelle) et un mari trop absent (très bon Christophe Lambert, buriné par le soleil d’Afrique et tendre malgré tout).

La vio­lence

Au pre­mier abord, le scé­na­rio n’est pas cons­truit clas­si­que­ment. Quant à la réa­li­sa­tion, elle trem­ble, pani­que, cher­che affo­lée un point de repère. Les images sau­tent comme si elles étaient volées d’un camé­scope fami­lial avant la fin… Claire Denis refuse de sur-dra­ma­ti­ser la vio­lence. White mate­rial est un anti-Chiens de pailles. Mais avec la finesse de son expres­sion et la poésie dont elle charge ses images, Claire Denis livre peu à peu les infor­ma­tions et fait virer les cou­leurs. On décou­vre d’abord cette femme, seule dans le plan. Seule face au reste du monde. Mais on voit peu à peu qu’elle n’est pas seule : elle a un mari absent, un fils reclus et dépres­sif – Le « white trash » n’est pas très loin du « white mate­rial ». Comme les per­son­na­ges de Lucrecia Martel, ils sont embour­bés dans les eaux sales de leur « cié­naga ». Ils vivent en vase clos, dans la névrose et dans des rela­tions avec les Noirs qui sont toutes ancil­lai­res. Les Noirs, ce sont les bonnes, le boy, les ouvriers et leur famille, des gens à qui l’on donne des ordres et avec qui on vit, aussi. Entre la maison et la cui­sine, où le boy noir reste, loyal, Claire Denis brosse un tableau impres­sion­niste – plein d’ellip­ses, d’acci­dents et de déra­pa­ges – de la société colo­niale avant la fin.

Un film à fleur de peau

Empathique avec sa Blanche au point d’entrer fil­mi­que­ment dans le grain de sa peau ou les reflets blond-roux de ses che­veux (« le blond est dan­ge­reux, de même que les yeux bleus », lui dit son ami-amant afri­cain). Elle s’auto­rise cepen­dant à passer la ligne des 180 degrés pour filmer aussi « la mar­maille » en treillis : visa­ges sai­sis­sants de beauté, vio­lence magni­fiée. Gosses qui tuent : entre ceux qui jouent et volent une poule et ceux qui mas­sa­cre, il n’y a pres­que pas de dif­fé­rence. Gosses qui se gavent des médi­ca­ments volés à la phar­ma­cie déva­li­sée et mas­sa­crée, gosses qui por­tent sur eux les vête­ments et les bijoux pillés à l’héroïne.

Tout est dans le corps, tout est dans la peau. Isaac de Bankolé ago­nise chez Isabelle Huppert. C’est à peine une dra­ma­tur­gie. La dra­ma­tur­gie est dans cette quête très amère de la réa­li­sa­trice pour trans­met­tre un point de vue sur ce qui est en train de se passer. Ses plans sur les visa­ges et les corps noirs sont tou­jours aussi subli­mes et malgré l’abjec­tion, la haine, la folie col­lec­tive qu’elle dépeint, Claire Denis n’est pas une cinéaste raciste. Au contraire, elle a tou­jours pris « le côté des Noirs », dans « S’en fout la mort », dans « J’ai pas som­meil… » Son empa­thie avec le per­son­nage de Maria, Française d’Afrique accro­chée à sa terre, Karen Blixen fran­çaise bien­tôt pro­pul­sée « out of Africa » bataille avec la com­pré­hen­sion dans laquelle elle embrasse la révolte anti-colo­niale.

Ainsi, comme dans les autres films, en affir­mant un parti-pris nar­ra­tif fort et radi­cal – c’est à dire en racontant seu­le­ment le res­senti inté­rieur de cette femme -, Claire Denis montre sans juger, raconte sans écouter les idéo­lo­gies, filme à fleur de peau – puis­que c’est tou­jours une his­toire de peau. Mais au fond, où se situe-t-elle, la cinéaste dont le père fut admi­nis­tra­teur colo­nial au Cameroun ? Que veut-elle me dire, avec son film pois­seux où le beau et le laid coha­bi­tent ? Cette pré­sence fran­çaise en Afrique, qui ins­pire son tra­vail de cinéaste depuis Chocolat et dont on retrouve l’ins­pi­ra­tion dans Beau tra­vail (où elle décri­vait des mili­tai­res fran­çais en gar­ni­son à Djibouti) – qu’en pense-t-elle ? Et c’est là qu’est le véri­ta­ble drame du film. Il semble qu’à ses yeux décil­lés, le « White mate­rial » n’ait plus le choix, dans cer­tains coins d’Afrique, qu’entre partir et mourir sur place. Claire Denis de son « exil » en France, nous montre que ça lui fait mal, mais que c’est ainsi.

Oublier Huppert

Pour savou­rer le film et son goût mor­bide, oubliez Huppert. L’art ciné­ma­to­gra­phi­que de Claire Denis est aux anti­po­des de la psy­cho­lo­gie tra­di­tion­nelle. Elle refuse le jeu – et ses tics – et met à dis­tance dra­ma­tur­gie et émotions codée et contem­ple : les lieux, les chan­ge­ments du ciel, la lumière sur une che­ve­lure, le grain d’une peau. C’est là qu’est la vérité de son récit. Au delà du por­trait de cette famille de Blancs en proie à la pani­que, le visage d’Isabelle Huppert est la car­to­gra­phie du monde du film. Huppert joue peu, elle joue « mal », c’est à peine si elle joue. Avec son corps d’ado­les­cente en tutu, elle aurait pu ins­pi­rer un Degas. Avec ses mains dures et ses rictus tendus, elle est – pres­que malgré la comé­dienne elle-même – la pay­sanne brute qu’elle est censée incar­ner. Huppert dont on a vu cent fois toutes les expres­sions chez Jacquot, Haneke, Chabrol et récem­ment Rithy Panh (dans Barrage contre le paci­fi­que, - conni­vence ou redite ? - )… Huppert en bottes de tra­vail ou en san­da­les plates, sil­houette mas­cu­line et fra­gile : Huppert comme une appa­ri­tion. L’écriture de ce film est anti-psy­cho­lo­gi­que parce que ce per­son­nage qui résiste nous est fermé, peu empa­thi­que, peu com­pré­hen­si­ble, pres­que autiste. Au fond, on par­tage à peine son combat. On a beau la voir se débat­tre, c’est à peine si on l’aime. Elle est dans tous les plans (et en gros plan) et pour­tant, elle est à dis­tance. C’est peut-être la jus­tesse du propos et du geste de la cinéaste. Ce n’est pas Hollywood. Son déchaî­ne­ment de vio­lence à la fin du film est la seule fausse note. C’était la fin de la par­ti­tion d’Isabelle Huppert-vio­lente-et-cruelle, y céder ruine en partie l’effort de dis­tan­cia­tion brech­tienne tenu brillam­ment par Claire Denis sur toute la durée du film. Comment assu­mer cette dif­fi­cile pos­ture de Blanche afri­caine qui fina­le­ment, se sen­tent aussi pro­ches des Noirs que des Blancs dans cette triste his­toire. Pour que cela soit sup­por­ta­ble, peut-être au fond ne dési­rait-elle pas que l’on tombe trop amou­reux de l’héroïne. Et c’est ainsi qu’elle a choisi Huppert. Pour ses che­veux, pour son corps, pour son nom. Mais au fond, peut-être pas pour son jeu. Ou alors, pour se servir de son jeu à contre-emploi et pou­voir mieux tuer son « white mate­rial » sans véri­ta­bles larmes. Vision pré­mo­ni­toire, hal­lu­ci­na­toire, fin du rêve ou cau­che­mar afri­cain ? Il faut voir ce film parce qu’il est poé­ti­que, mais aussi très cons­cient. Et même si c’est une méta­phore, il parle de ce qui est en train de se passer…

Caroline Pochon

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