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Très très fort !
Publié le : lundi 6 septembre 2010
Benda Bilili à Gindou


Sortie fran­çaise le 8 sep­tem­bre 2010


Renaud Barret, l’un des deux réa­li­sa­teurs (avec Florent de La Tullaye) était à Gindou pour accom­pa­gner son film. Présenté comme un des plus toni­ques des Rencontres, sa pro­jec­tion a rempli le grand théâ­tre de Verdure et recueilli des applau­dis­se­ments enthou­sias­tes. Sourires et danses accom­pa­gnaient la sortie, forte émo­tion, grande éner­gie.

De fait, le spec­ta­cle du Staff Benda Bilili devenu par la volonté de son chef Ricky et la grâce de la pro­vi­dence le meilleur orches­tre du Congo Kinshasa, tient à la fois du mira­cle et de la leçon de vie.
Une équipe de parias, vivant dans la rue, para­plé­gi­ques qui plus est, se réu­nis­sent quo­ti­dien­ne­ment depuis des années, et répè­tent, sur d’impro­ba­bles ins­tru­ments, les mor­ceaux écrits par leur chef Ricky. On les retrouve quel­ques années plus tard en tour­née euro­péenne. Alors suc­cess story ? A part qu’il s’agit d’un docu­ment filmé sur 6 ans et sans scé­na­rio, par des non pro­fes­sion­nels, « tombés dans la mar­mite » et qui, dès le départ ont voulu garder une trace des moments extra­or­di­nai­res qu’ils par­ta­geaient avec leurs com­pa­gnons.

Le len­de­main, les esprits repre­naient leurs droits, Renaud Barret répon­dait aux ques­tions posées par Sébastien et le public lors de la tcha­che de 17h, moment sacré à Gindou.

Extaits :

Genèse de l’ « aven­ture »

Renaud Barret : Auparavant j’étais dans le gra­phisme, les logos, la photo. Je suis arrivé il y a 8 ans à Kinshasa, pour faire une repor­tage sur un camp d’enfants à la fron­tière du Rwanda... Un soir un copain m’a fait connaî­tre la cité, les quar­tiers, les musi­ciens du ghetto. J’ai décou­vert l’ice­berg créa­tif de Kinshasa. J’ai appelé Florent qui se trou­vait en Sibérie pour qu’il me rejoi­gne. Ma vie a changé d’un coup. On n’a pas réflé­chi. J’ai res­senti un sen­ti­ment d’urgence, il fal­lait filmer ces hommes de Benda Bilili, qui avaient tous dépassé la limite d’espé­rance de vie dans leur pays et qui jouaient sur ce trot­toir. Au départ nous n’avions qu’une petite caméra H.D. et aucun de nous n’avait suivi des études de cinéma. Nous nous sommes ins­tal­lés à Kinshasa, les Benda Bilili nous pro­té­geaient et nous ont permis d’entrer dans le quar­tier sans crain­dre les voyous.
L’idée du film est venue assez tard. On peut y voir des super­che­ries, moi, je sais qu’il n’y en a pas. Au début, c’était plutôt une démar­che de pro­duc­teurs de musi­que. Il n’y a rien là-bas en la matière. Les pre­miè­res années nous avons assumé finan­ciè­re­ment les dépen­ses du groupe, puis, à bout de res­sour­ces, nous avons trouvé un pro­duc­teur au bout de 3, 4 ans.
Ce film cor­res­pond à 6 ans de tour­nage et de com­pa­gnon­nage avec eux. Nous avons 600 heures de rushes et le mon­tage a été très dur. Il y aura pas mal de bonus dans le DVD.

Photo Mahé Costes

Comment se pas­sait le tour­nage ?

R.B. : Rien de pré­mé­dité, agir d’abord, réflé­chir ensuite. Il s’agis­sait au début d’une cap­ta­tion d’images, de témoi­gner de cette éner­gie vitale d’artis­tes doués qui n’avaient aucune repré­sen­ta­tion. Vu le marasme de l’indus­trie du disque, l’image était obli­ga­toire. L’idée de les pro­duire nous est venue spon­ta­né­ment. Nous étions de com­plets auto­di­dac­tes, dou­tant de nous, dans une démar­che simple. C’est l’euro­péen qui tient la caméra et relate la réa­lité de la société afri­caine. Ils nous ont fait confiance

Pourtant dans la pre­mière scène de rue, on voit les sujets de loin mais on les entend bien, vous avez donc eu recours à un arti­fice…

R.B. : Il n’y a pas eu de mise en scène mais juste des arti­fi­ces tech­ni­ques induits par la dif­fi­culté de filmer dans la rue. Nous avons uti­lisé un micro émet­teur. C’est très com­pli­qué de filmer à Kinshasa ; Par exem­ple, les mili­tai­res ne sont pas payés et racket­tent, ils nous ont mis en prison pour nous extor­quer des dol­lars une dizaine de fois. L’uti­li­sa­tion du micro Tram HF nous don­nait la pos­si­bi­lité de pren­dre du son et de partir très vite, sinon, c’était la razzia. Un mode semi-espion. Par ailleurs, ce pro­cédé donne des dis­cus­sions très libé­rées.

Je suis inter­pelé par la scène du match de foot joué par des han­di­ca­pés. C’est un repous­soir magni­fi­que, je ne peux que m’inter­ro­ger sur la raison qui vous a fait vous inté­res­ser aux Benda Bilili

R.B. : C’est la musi­que qui nous a accro­chés, ni la rue, ni le han­di­cap. Nous avons choisi les meilleurs musi­ciens. C’est l’idée que le pou­voir de la musi­que peut chan­ger la vie. On a été séduits par ces gens qui se sont créé un rêve et vont jusqu’au bout.
On ne veut pas éva­cuer l’image du han­di­cap. Un jour, un musi­cien m’a dit : « on va te mon­trer qu’on n’est pas des man­chots » et m’a emmené au match de foot, je l’ai filmé. Ces joueurs sont des forces de la nature, ce match en dit long sur la puis­sance phy­si­que des han­di­ca­pés. Pour les spec­ta­teurs, c’est un diver­tis­se­ment, au bout de 3 minu­tes on a oublié qu’ils sont dif­fé­rents.

Vous avez fait ce film avec bonne cons­cience, c’est votre his­toire à vous. Si je com­pare avec Bamako le film d’Abderrahmane Sissako que nous avons vu hier, je vois que dans Bamako il n’y a pas de sous titrage, même quand les gens ne par­lent pas le fran­çais, alors que vous avez sous titré même les paro­les fran­çai­ses. Et en plus, il y a une voix off qui est gênante.

R.B. : Pour la voix off, je suis d’accord, c’est un crève cœur col­lec­tif. Au mon­tage, un dis­tri­bu­teur nous a dit : qui êtes vous ? qui sont ces gens ? ça man­quait d’expli­ca­tions . Nous avons même ima­giné d’inter­ca­ler des car­tons. Nous n’avions pas un plan où nous parais­sions. Nous ne nous étions jamais filmés. Nous étions sélec­tion­nés pour Cannes, nous avons du faire un choix très dou­lou­reux.
Pour les sous titres, il ne faut y voir que l’inten­tion d’être com­pris de tous et pas une trace de colo­nia­lisme. Les Benda Bilili sont mieux placés que nous pour parler des pro­blè­mes de l’Afrique. C’est très clair. La colo­ni­sa­tion est finie, l’homme noir est en face de ses res­pon­sa­bi­li­tés. Ils ont un mor­ceau avec des paro­les très fortes : Homme noir, lève toi, réveille toi ! Cette chan­son remet les choses à leur juste place par rap­port aux res­pon­sa­bi­li­tés de chacun.
Il y a autour de ce pays un tas de puis­san­ces occi­den­ta­les qui conti­nuent à voler les dia­mants, l’or etc… à tra­vers des deals foi­reux, tout le monde a inté­rêt à ce que ça se passe mal, mais le pro­blème de base vient du gou­ver­nant bantou, de son tri­ba­lisme et sa façon sécu­laire d’envi­sa­ger le pou­voir, qui n’est pas héri­tée de la colo­ni­sa­tion. Et je sais que ces paro­les ne plai­sent pas à tout le monde.

Parlez nous des Benda Bilili

R.B. : En 1970, les han­di­ca­pés s’étaient réunis et ont créé un syn­di­cat. En 1980 le gou­ver­ne­ment leur a accordé le droit de faire du trafic des deux côtés du fleuve, de Brazza à Kinshasa, sans payer de taxes. Ce qui généra une caste de gens qui avaient le droit de tra­fi­quer, clopes, whisky, essence, de façon tou­jours un peu louche. En même temps, ils ont déve­loppé une forme de soli­da­rité de genre syn­di­ca­liste. Quand le pays s’est effon­dré, ils avaient déjà cette faculté d’être unis. Il n’y a aucune ser­vice public de sécu­rité sociale, ni d’édu­ca­tion, les gens fra­gi­les sont obli­gés de se regrou­per.
Il existe un vrai syn­di­cat de han­di­ca­pés à Kinshasa, qui s’appelle la Plateforme et regroupe les 60000 para­plé­gi­ques de la ville autour de sa caisse noire. Face à la crise et ses dif­fi­cultés, ils s’en sor­tent mieux que les vali­des, et comme ils n’y pas de soins, seuls les plus soli­des sur­vi­vent, une sorte de sélec­tion dar­wi­nienne.
Les Benda Bilili, qui ont tous dépassé 50, 60 ans sont donc très très forts pour avoir « duré » jusqu’ici !! C’est d’ailleurs le titre de leur album. Un exem­ple de ce qu’ils subis­sent : deux jours avant de quit­ter le pays pour aller jouer aux Eurockéennes à Belfort, ils n’avaient tou­jours pas leur visa…

Et Roger, le jeune musi­cien ?

R.B. : Ce garçon a l’oreille abso­lue. Il est ori­gi­naire du Congo sud et devait men­dier pour aider sa mère seule avec 7 enfants. Il a inventé son ins­tru­ment, une boîte de lait munie d’une seule corde en copiant sur un autre qu’il a vu dans son vil­lage joué par des vieux : une sorte de ton­neau avec une corde. Il a appris tout seul.
Dès qu’il a pu jouer avec les Benda Bilili, il a eu la tête hors de l’eau, les yeux dans les étoi­les … Aujourd’hui 6 ans plus tard, il est passé à la gui­tare à 6 cordes, c’est le gui­ta­riste du groupe. Il est en train de créer un aca­dé­mie pour les enfants des rues et leur apprend son ins­tru­ment.

Les pro­jets du groupe ?

R.B. : Ils sont donc en tour­née euro­péenne et accom­pa­gnent la sortie du film. Nous avons créé à Kinshasa un studio d’enre­gis­tre­ment, et ils sont plein de pro­jets avec d’autres grou­pes.
Petit à petit, les fils non han­di­ca­pés rem­pla­cent leur père dans le groupe, on se dirige vers une nou­velle mou­ture des BB. Ils enre­gis­tre­ront un deuxième album en 2011. Un autre film est en pré­pa­ra­tion pour suivre leur pro­chaine tour­née au Japon.

Propos recueillis par Michèle Solle
Août 2010

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