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A la recherche du fils
Publié le : mercredi 29 septembre 2010
Un homme qui crie




Il y a eu le fils qui ren­trait au pays (Bye-Bye Africa), l’enfant qui cher­chait son père (Abouna), le fils qui vou­lait venger son père (Daratt) et le père qui cas­trait son fils (Sexe, Gombo et Beurre Salé). Il y aura doré­na­vant le père qui cher­che son fils.
Si Un homme qui crie, pre­mier long-métrage tcha­dien récom­pensé par le Prix du Jury au der­nier Festival de Cannes, nous touche moins que les pré­cé­dents films de Mahamat Saleh Haroun, force est de cons­ta­ter que le réa­li­sa­teur a trouvé dans la rela­tion père-fils sa marque de fabri­que.
A la fois ques­tion­ne­ment sur la pas­sa­tion fami­liale (père et fils tra­vaillent au même endroit), réflexion sur la guerre (qui déchire le Tchad depuis tant d’années) et sur la mon­dia­li­sa­tion (l’hôtel où tra­vaille Adam est dirigé par une Chinoise), Un homme qui crie est un film de notre temps. Celui où l’on doit faire le deuil de son tra­vail, de son enfant et de la situa­tion poli­ti­que de son pays.
Adam (splen­dide Youssouf Diaoro, déjà remar­qué dans Daratt) est maître-nageur. La pis­cine, comme la nata­tion, c’est toute sa vie. Père affec­tueux et pro­tec­teur, il mise sur la car­rière de son fils unique Abdel (Diouc Koma, épatant dans son pré­cé­dent rôle de fils dans le télé­film Sexe, Gombo et Beurre Salé) pour lui suc­cé­der dans l’hôtel de luxe où il tra­vaille en tant que maître-nageur. Mais voilà, la conjonc­ture est dif­fi­cile et l’heure est au tri parmi les employés. Tant pis si David (Marius Yelolo, lui aussi père de Diouc Koma dans Sexe, Gombo et Beurre Salé) adore la cui­sine, ses plats sont trop salés. Tant pis aussi si Adam aime la pis­cine, puisqu’il est trop sou­vent assis aux yeux de Mme Wang (Heling Li), la direc­trice de l’hôtel.
La dureté de la vie com­mence là où l’on peut la gagner. Au tra­vail. Et si Adam fait de son mieux pour nour­rir sa famille, la pré­ca­rité de l’emploi le rat­trape rapi­de­ment. On pour­rait donc voir dans cette vague de licen­cie­ments l’effet de masse qui touche de plus en plus de clas­ses popu­lai­res à tra­vers le monde. Mais si l’on écoute comme Adam la radio, on com­prend que le pro­blème n’est pas que là. Il est aussi dans la vie de tous les jours, celle des com­bats per­pé­tuels et de la guerre civile. Ici, un jour­nal radio témoi­gne de l’avan­cée des rebel­les. Là, un bruit d’héli­ces sou­li­gne le survol des héli­co­ptè­res. Adam, maître de sa pis­cine, n’est plus maître de sa vie.
A la fois par­tagé entre sa dignité d’homme et de père, Adam ne dit rien à sa femme, ni à son fils. A son chef de quar­tier (Emile Abossolo M’bo, tou­jours aussi bon) venu récla­mer une par­ti­ci­pa­tion à l’ « effort de guerre », il tient tête. Mais c’est cet enjeu là, noeud dra­ma­ti­que cen­tral du film, que nous avons du mal à cerner. Certes, les appa­ri­tions spo­ra­di­ques et le regard grave du Chef de quar­tier lais­sent planer une menace sur le per­son­nage. Mais à aucun moment l’on ne com­prend la rela­tion anté­rieure de ces deux per­son­na­ges, leur affron­te­ment silen­cieux et le sacri­fice qu’Adam effec­tue alors même qu’il s’agit du prin­ci­pal enjeu auquel le père est confronté. Accablé par la suc­ces­sion d’évènements qui lui arri­vent, Adam a la vie dure. « Car la vie n’est pas un spec­ta­cle, car une mer de dou­leurs n’est pas un pros­ce­nium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse... » disait Aimé Césaire dans Cahier d’un Retour au Pays Natal.
Un homme qui crie est bien de ces dou­leurs-là, celles des dif­fi­cultés de la vie qu’il faut affron­ter. Souligné par la superbe ciné­ma­to­gra­phie de Laurent Brunet (Séraphine, Blanc comme neige...), l’his­toire d’Abdel et Adam nous touche par sa sim­pli­cité, sa recher­che épurée. Ce film nous enthou­siasme aussi par son cas­ting car l’on voit appa­raî­tre à l’écran des acteurs qui avaient su nous séduire dans d’autres films, d’autres rôles. Les comé­diens afri­cains émergent petit à petit de l’ano­ny­mat ; ils ont fait leur preuve, les cinéas­tes le leur ren­dent bien. Et si le Sénégalais Wasis Diop, signait déjà la bande ori­gi­nale de ses confrè­res Djibril Diop Mambéty ou Moussa Touré, il est encou­ra­geant de voir que de plus en plus de cinéas­tes font appel à lui pour illus­trer leurs films.
De ce fait, et quand bien même les ciné­mas afri­cains man­quent cruel­le­ment d’indus­trie, des films comme Un homme qui crie prou­vent qu’il n’y a qu’un pas à faire pour valo­ri­ser les com­pé­ten­ces artis­ti­ques préexis­tan­tes du conti­nent.

Claire Diao

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