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Une savoureuse comédie
Publié le : jeudi 18 novembre 2010
La Mosquée de Daoud Aoulad-Syad




Ouarzazate, Maroc. Un coin de désert touché par le cinéma. Des stu­dios y sont ins­tal­lés, des pro­duc­tions inter­na­tio­na­les s’y réa­li­sent. Les habi­tants l’ont inté­gré. Une acti­vité comme une autre, entre Zagora et Ouarzazate : un jour tu tour­nes, un autre tu culti­ves tes légu­mes. Du beurre dans les épi­nards d’un monde qui vivote un peu moins mal.
Première scène : des pay­sans mon­tent sur un camion. Ils vont assis­ter à la pro­jec­tion de leur der­nier film. Tous figu­rants. Le film, c’est : « En atten­dant Pasolini » que Daoud Aoulad-Syad vient de ter­mi­ner.
Justement, il y a un plai­gnant : Moha, qui avait loué son ter­rain pour le tour­nage. Au der­nier tour de mani­velle, les décors ont été détruits, mais pas la mos­quée. Qui se trouve sur son meilleur champ, celui sur lequel il culti­vait ses légu­mes. « De quoi je vais vivre main­te­nant ? »

Car la mos­quée, cons­truite pour les besoins du film, qui n’est même pas tour­née vers la Mecque, a servi de lieu de priè­res. Au début, pour quel­ques uns et fina­le­ment, pour tous. De fausse, elle est deve­nue vraie. Plus ques­tion de la détruire. Et à qui deman­der jus­tice ? D’autant que la situa­tion se com­pli­que : le faux imam du film s’est auto­pro­clamé imam, lui-même, obli­geant le vrai à se réfu­gier dans le cime­tière où ses fidè­les le visi­tent.
Fait réel, traité dans La Mosquée, par le même réa­li­sa­teur, en effet miroir. Savoureuse comé­die sur les appa­ren­ces, fine ana­lyse des glis­se­ments entre fic­tion et réa­lité.
Moha, (Abdelhadi Touhrache, excel­lent), sûr de son droit, part en croi­sade pour récu­pé­rer son bien, « parce qu’on ne peut faire confiance à ces gens de cinéma… » Il fran­chit les éche­lons de la hié­rar­chie reli­gieuse, et civile pour se retrou­ver floué, noyé sous de pieux dis­cours : « Pour détruire une mos­quée, il faut en cons­truire une autre », « le cinéma était un pré­texte, c’est Dieu qui vou­lait la mos­quée là ! », « c’est une affaire dif­fi­cile, il faut aller à Rabat deman­der l’auto­ri­sa­tion de démo­lir ».

Ambiance de comé­die popu­laire : pen­dant que son mari pour­suit sa quête, sa femme n’a qu’une idée en tête : fixer la date de la cir­conci­sion de leur fils. Prétexte à des dia­lo­gues de sourds du plus haut comi­que. Péripéties, allian­ces, bons mots : « la djel­laba ne fait pas l’imam… ». Un can­di­dat aux futu­res élec­tions, para­chuté de Marrakech, fait cam­pa­gne. Moha, en déses­poir de cause va voir un méde­cin qui veut l’envoyer chez le psy … « mais je n’ai que Dieu ! » Pauvre Moha, jusqu’au vrai imam gagné par les sirè­nes de la télé qui le trahit. On est loin de la terre ! Ce foutu cinéma a tout changé et vous fait pren­dre des ves­sies pour des lan­ter­nes, et des décors pour des lieux de culte. Et ces reli­gieux oppor­tu­nis­tes et ces poli­ti­ques condes­cen­dants, et ces sages dévoyés… Autant en rire et s’en servir. Ce que Moha ten­tera de faire…
Sélectionné au fes­ti­val de San Sébastien, le film a obtenu le Tanit de bronze aux JCC 2010, ainsi que le prix accordé par la cham­bre natio­nale des pro­duc­teurs de films. Rien pour Abdelhadi Tourhache …mais les applau­dis­se­ments qu’il reçut à Tunis, en allant cher­cher les prix pour le réa­li­sa­teur absent, étaient bien réels.

Michèle Solle

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