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NOIRS DE FRANCE
Publié le : mercredi 25 janvier 2012
« La couleur annoncée »

Une série docu­men­taire 3x52’ de Juan Gélas
Sur France 5 à partir du 5 février 22h00 dans la case du siècle.

Une fres­que en trois volets inti­tu­lée Noirs de France va être pro­gram­mée sur France 5. Après Comme un juif en France, de l’affaire Dreyfus à nos jours (2007), Musulmans de France (2010), pro­duit également par La com­pa­gnie des phares et balise, France Télévision entre­prend de faire le récit de l’his­toire des com­mu­nau­tés en France, à l’atten­tion du grand public.. Il va s’agir de société, de mœurs, d’his­toi­res, mais aussi de repré­sen­ta­tion poli­ti­que, d’enjeux poli­ti­ques au sein des com­mu­nau­tés et de leur impact dans la vie poli­ti­que fran­çaise. Et c’est pas­sion­nant.

Trois par­ties pour parler du ving­tième siècle

La pre­mière partie retrace le temps des pion­niers, de 1889 à 1940. On y décou­vre, au milieu d’extra­or­di­nai­res archi­ves, le visage des pre­miers hommes poli­ti­ques noirs de la République fran­çaise, Blaise Ndiaye, Lamine Gueye, Hégésippe Légitimus et la place étonnamment plus valo­ri­sée qu’aujourd’hui des Noirs en poli­ti­que à l’hémi­cy­cle... On y voit les poilus venus d’Afrique, les fameux « Tirailleurs séné­ga­lais », se bat­tant au front en 14-18, on en com­prend mieux, du coup, l’enjeu poli­ti­que, que ce soit avant ou après la guerre. Pendant ce temps, les Noirs font les modes en France (le jazz et le bal nègre, Joséphine Baker), diver­tis­sent et amu­sent (le clown Chocolat), voire, sont mon­trés en foire (zoos humains au jardin d’accli­ma­ta­tion lors de l’expo­si­tion uni­ver­selle de 1931). La seconde guerre mon­diale met un terme à ces temps pion­niers, rela­ti­ve­ment joyeux. Même si le com­men­taire reste un peu trop sérieux dans cette pre­mière partie, en revan­che magni­fi­que­ment archi­vée, on apprend beau­coup de choses.

La deuxième partie, plus pro­blé­ma­ti­sée, plus dure et para­doxa­le­ment, plus drôle, est la plus réus­sie. Les auteurs l’ont bap­ti­sée Le temps des migra­tions, de 1940 à 1974. Le chan­teur Manu Dibango y rap­pelle non sans ironie que De Gaulle, c’était certes Londres, mais c’était sur­tout Brazzaville, d’où est partie la divi­sion Leclerc. Les indé­pen­dan­ces sont bien trai­tées, avec la déri­sion qu’il fal­lait. Des poètes de la négri­tude, on ne voit que Senghor, Césaire et, plus tard, Fanon, mais c’est déjà très bien. Les grands moments sont mon­trés. Congrès des écrivains noirs de la Sorbonne de 1956, où l’on voit James Baldwin pre­nant des notes. Puis, une belle part est faite aux Antilles et le cas du Bumidom de triste mémoire est ana­lysé sans conces­sion. Aux immi­grés des beaux quar­tiers de la période pré­cé­dente suc­cè­dent, à l’image, les tra­vailleurs immi­grés, mal logés. Un ouvrier malien raconte le foyer, accom­pa­gné à l’image par des archi­ves des années soixante-dix impres­sion­nan­tes.

Comme dans tout tra­vail à volonté his­to­ri­que, le recul manque un peu pour ana­ly­ser avec jus­tesse la partie contem­po­raine. La troi­sième partie du film, Le temps des pas­sions, de 1975 à nos jours, tente de retra­cer les luttes (Sos racisme, Saint Bernard, la loi Taubira...). On nous montre,- un peu plus jour­na­lis­ti­que­ment -, que des mem­bres de la mino­rité invi­si­ble, pauvre en repré­sen­tants poli­ti­ques, sont arri­vés à une visi­bi­lité : Yannick Noah, Lilian Thuram, Andrey Pulvaar, Joey Starr. On ne nous parle pas de Dieudonné, ni de Rama Yade. On nous parle en revan­che du Cran, insi­nuant la néces­sité d’une repré­sen­ta­tion poli­ti­que des Noirs en France. La ques­tion aurait pu être mieux dis­cu­tée dans le film. Cette partie est inté­res­sante dans la parole qu’elle donne à des jeunes : un rap­peur d’ori­gine réu­nion­naise et une jeune mili­tante asso­cia­tive, d’ori­gine afri­caine. Cependant, la ques­tion de la repré­sen­ta­tion n’est pas posée avec autant d’acuité que lors des deux pre­miers épisodes. Noirs de gauche, Noirs de droite, fron­tiè­res et enjeux ne sont pas assez repo­sés, la conclu­sion reste un peu aca­dé­mi­que et plus jour­na­lis­ti­que que ne l’était le reste de la fres­que. Malgré cela, une très belle somme de tra­vail. L’his­to­rien Pascal Blanchard, spé­cia­liste du fait colo­nial (co-auteur, avec Eric Deroo, du trop fameux docu­men­taire Zoos humains), a donné au film un contenu his­to­ri­que irré­pro­cha­ble.

Une his­toire offi­cielle des Noirs de France ?

Certes, pour un public afri­cain ou cari­béen, ou encore, pour un fami­lier des films de Sembène Ousmane, Samba Felix Ndiaye, Thierry Michel, Jean-Marie Teno, Euzane Palcy, Abdelatif Kechiche, ces images ne font rien décou­vrir de vrai­ment nou­veau. Ou alors, une superbe archive iné­dite, jubi­la­tion intime de l’ama­teur. Mais ce film est impor­tant tout de même : c’est comme si une Histoire, écrite jusqu’alors par bribes, film après film, celle que l’on (re)décou­vre au Fespaco et dans les fes­ti­vals qui, nom­breux dans le monde, consa­crent à l’Afrique et au monde noir (de Ouagadougou à Amiens, de Tarifa à Montréal), entrait tout à coup dans le manuel sco­laire ! La voilà rangée, orga­ni­sée, struc­tu­rée, en par­ties et sous-par­ties, bien clas­sée, bien inté­grée. Alors bien sûr, cer­tains peu­vent sentir que leur mémoire a été confis­quée et récu­pé­rée. Que la parole « noire » a – une fois de plus ? – été mani­pu­lée. Ce film est un nou­veau cha­pi­tre qui s’invite au Mallet Isaac ou au Berstein et Milza. Le choix com­mu­nau­taire est assumé à France Télévision et c’est sans doute un signe des temps, ici (- ici, où on a noyé des Algériens, comme le rap­pe­lait avec cruelle ironie Yasmina Adi, dont le film sort peu avant en salle). Noirs de France, Africains et Caribéens confon­dus font l’objet d’un récit à part entière. Il s’agit non pas d’une his­toire des Noirs dans le monde, mais en France, le point de vue est bien clair, la cou­leur annon­cée.

Juan Gélas, le réa­li­sa­teur, est Blanc. Mais tous les inter­ve­nants sont Noirs, et le récit évite le com­men­taire du « Blanc sur Noir », même si le mon­tage garde la main, créant le prin­ci­pal effet de dis­cours, bien sûr. Avec une voix off sou­vent très pré­sente et direc­tive. Certes, la parole banale et ordi­naire est assez peu pré­sente. Le film pri­vi­lé­gie des inter­ve­nants « glam », déjà connus, dont la noto­riété serait en quel­que sorte un sou­tien à un sujet n’assu­mant pas sa fra­gi­lité, comme si le fait de parler des Noirs deman­dait à ce que le récit soit épaulé par la célé­brité. Mais la poli­to­lo­gue Françoise Vergès parle très bien de l’escla­vage et de ses séquel­les, la dépu­tée Christiane Taubira est la meilleure porte-parole d’un combat qui fédère, le chan­teur Manu Dibango est drôle, Soprano est jeune, intel­li­gent et pas énervé, Pap Ndiaye est un jeune his­to­rien afri­cain brillant, Yandé Christiane Diop a la légi­mité de sa maison d’édition, Présence afri­caine, Harlem Désir a compté sur l’échiquier poli­ti­que. En fai­sant un effort pour se mettre à la page, la télé­vi­sion publi­que, qui parle de « repré­sen­ter la diver­sité », renoue avec sa tra­di­tion la plus clas­si­que, en livrant un grand film dos­sier. Est-ce un mal ? Non. Il y a fort à parier que beau­coup de spec­ta­teurs décou­vri­ront ce film avec inté­rêt et s’en pas­sion­ne­ront.

Caroline Pochon
9 novem­bre 2011

Noirs de France, 3X52’
Le temps des pion­niers (1889-1939 / volet 1)
Le temps des migra­tions (1940-1974 / volet 2)
Le temps des pas­sions (1975-2011 / volet 3).
Réalisation : Juan Gélas
Co-auteurs : Juan Gélas et Pascal Blanchard
Production / dis­tri­bu­tion : La Compagnie des Phares et Balises
Contacts : info@­pha­res-bali­ses.fr, www.phares-bali­ses.fr

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