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Danton n’était pas Noir !
Publié le : samedi 17 décembre 2011
La mort de Danton d’Alice Diop



D’Alice Diop on se sou­ve­nait d’un voyage au pays de ses parents (le Sénégal) et sa confron­ta­tion avec une famille méconnue qui lui dres­sait le por­trait de ce qu’aurait pu être sa vie là-bas. D’Alice Diop on savait aussi qu’elle était réa­li­sa­trice mais que sa peau noire et son nom de famille lui deman­daient régu­liè­re­ment de s’expli­quer quant à ses ori­gi­nes. Mais d’Alice Diop on ne savait pas qu’elle avait à son tour porté des pré­ju­gés sur un jeune homme qu’elle n’avait pas vu depuis 15 ans avant de le filmer pen­dant trois années.

Ainsi a démarré le projet, ainsi se posi­tionne l’auteure. Elle pour qui « être Noir est déjà acquis, dépassé » se retrouve à un mariage avec Steeve Tientcheu, le mignon petit garçon de 8 ans qu’elle n’a pas revu depuis et qui a « cer­tai­ne­ment mal tourné ». Contre toute attente, celui-ci lui annonce qu’il prend des cours de théâ­tre au cours Simon de Paris et la voilà stu­pé­faite. Ce serait-elle fait avoir par les mêmes pro­jec­tions que d’autres peu­vent faire sur elle ? La réa­li­sa­trice prend sa caméra et filme ce grand gaillard - aujourd’hui acteur dans la série Braquo de Canal + - le long de ses tra­jets, de ses erran­ces et sur les plan­ches.

Elle suit, à hau­teur humaine et avec une habile dis­tance, le retrait de Steeve par rap­port au groupe d’élèves du cours Simon, l’igno­rance excluante de son pro­fes­seur qui le can­tonne à des rôles « de Noirs » (du chauf­feur au sau­vage en pagne), son impos­si­bi­lité à dénon­cer cela, ses doutes et ses envies. Et quelle émotion lors­que ce mètre 92 avoue devant la caméra être « encore un enfant », lors­que son ami d’enfance apprend ébahi qu’il suit depuis 3 ans des cours en secret et lors­que ses potes du quar­tier, moqueurs mais épatés, avouent qu’on le can­tonne quand même « à des rôles de négros » !

Alice Diop pointe avec brio ce qu’il est dif­fi­cile de dénon­cer en France. Le racisme ordi­naire, davan­tage basé sur des idées reçues que sur des cer­ti­tu­des, est le lot cou­rant des per­son­nes à peau foncée. On s’offus­que de l’affront du pro­fes­seur à refu­ser à Steeve le rôle de Danton parce qu’ « il n’était pas noir » tout comme on se sur­prend à décou­vrir que le comé­dien adule les acteurs fran­çais de la vieille époque (Lino Ventura, Jean Gabin). S’atten­dait-on pour autant qu’un jeune « des quar­tiers » nous cite Will Smith, Denzel Washington ou Samuel L. Jackson ?

Comme le disait récem­ment le cinéaste Moussa Sene Absa, « le monde est en cou­leurs » et nous aurions bien tort de conti­nuer de le regar­der en bichro­mie. A l’heure où les États-Unis accu­sent le film Intouchables de « raciste et cho­quant » où le Noir fait rire le Blanc, La mort de Danton nous rap­pelle sub­ti­le­ment qu’avant de reven­di­quer un contenu décent de leurs rôles, les acteurs Noirs en France méri­tent déjà d’en décro­cher*.

Claire Diao

* Lire à ce sujet notre compte-rendu du fes­ti­val France Noire sur la pré­sence noire dans le cinéma en France.

Lire la fiche du film

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