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Les raisins de la colère
Publié le : vendredi 31 août 2012
Lussas 2012








Africa, Africadoc

D’aucuns peu­vent repro­cher à la sélec­tion Afrique de Lussas cette année d’être un peu la vitrine d’Africadoc, c’est à dire de mon­trer sur­tout des docu­men­tai­res conçus dans ce cadre par des jeunes réa­li­sa­teurs formés avec ces outils intel­lec­tuels et tech­ni­ques. C’est le cas de Alassane Diago, qui signe son deuxième docu­men­taire au nord du Sénégal, auprès des femmes d’un vil­lage Hal puular avec La vie n’est pas immo­bile : y émerge un magni­fi­que por­trait de femme, debout ; c’est aussi le cas de Hamou-Béya, pêcheurs de sable, de Samouté Andrey Diarra, qui dresse un vivant por­trait eth­no­gra­phi­que de la com­mu­nauté bozo, au Mali, sur les bords du fleuve Niger, avec quel­ques très belles scènes de cinéma direct ; c’est encore le cas de Ndeye Souna Dieye avec Le goût du sel, qui montre également – très intel­li­gem­ment - la rela­tion de tra­vail et la divi­sion du tra­vail entre hommes et femmes (pour ne pas parler d’exploi­ta­tion !), dans un salin de la région de Saint Louis.

Rite-la-folle-et-moi-ok

Ethnographique, Gentille M.Assih l’est également avec son deuxième docu­men­taire, Le rite, la folle et moi où, après avoir décrit les rites de pas­sage à l’âge adulte chez les hommes (Itchombi), la réa­li­sa­trice issue d’Africadoc décrit l’ini­tia­tion au fémi­nin, dans l’arrière-pays togo­lais. Mais Gentille M.Assih n’est pas que gen­tille ! Elle trans­cende puis­sam­ment l’appro­che eth­no­gra­phi­que, en uti­li­sant le rituel, ainsi que la caméra eth­no­gra­phi­que, pour faire un tra­vail fami­lial magis­tral et bou­le­ver­sant. En abor­dant son père, por­teur d’un dou­lou­reux secret de famille, à l’occa­sion de l’intro­ni­sa­tion de sa petite sœur comme femme, Gentille rejette la trans­mis­sion tran­gé­né­ra­tion­nelle de la dou­leur, fait la paix avec ses ancê­tres, libère son père en lui par­don­nant, dans un geste d’amour magni­fi­que. Très réussi et for­mel­le­ment maî­trisé, le film vaut bien quinze ans de psy­cha­na­lyse.

atlantic-produce-togosa-ok Premier film également, labe­lisé Africadoc, pre­mier bébé d’un couple de cinéas­tes franco-togo­lais, Penda Houzangbe et Jean-Gabriel Tregoat, Atlantic pro­duce Togo s.a., parti d’une ini­tia­tive indé­pen­dante, est un film de pur cinéma direct décri­vant un conflit social en Afrique qui peut également entrer dans cette caté­go­rie, fort pro­met­teuse au demeu­rant (voir la ren­contre avec les réa­li­sa­teurs). Espoir-voyage, de Michel K.Zongo (vu au Cinéma du réel), est un docu­men­taire sans doute plus per­son­nel et abouti, dans la forme et dans le fond, que ceux cités plus haut et il est vrai que le réa­li­sa­teur bur­ki­nabé, tout mâtiné de l’expé­rience et de l’apport struc­tu­rel et artis­ti­que d’Africadoc, fait désor­mais partie d’une véri­ta­ble géné­ra­tion de cinéas­tes qui n’a plus besoin aujourd’hui de se récla­mer d’une quel­conque allé­geance, qu’elle soit natio­nale, conti­nen­tale, de « réseau » ou de parti-pris : un auteur.

Absences : celle des anciens, et trop peu de cinéas­tes afri­cains voya­gent en France pour accom­pa­gner leurs films

On peut donc regret­ter que la pré­sence afri­caine à Lussas semble passer par le prisme d’Africadoc. Hélas, Samba Félix Ndiaye nous a quitté il y a 2 ans. Les grands réa­li­sa­teurs de docu­men­taire afri­cains ne par­vien­nent pas à pro­duire un film par an, qu’il s’agisse d’Idrissou Mora Kpai, de Jean-Marie Teno, ou encore de Khady Sylla ou Moussa Touré, pour citer les plus brillants. On se conten­tera donc cette année du regard frais - et néan­moins vif - de jeunes cinéas­tes, en s’inter­ro­geant tou­jours sur la pos­si­bi­lité pour eux de conso­li­der un pre­mier essai, de cons­truire une œuvre de pou­voir faire « de leur vice un métier ».... La dimen­sion for­ma­tion, accom­pa­gne­ment, déni­chage de talents est deve­nue cen­trale à Lussas.
Quoi qu’il en soit, le public est tou­jours heu­reux de décou­vrir des images de l’Afrique et de voir le regard de jeunes cinéas­tes afri­cains porté sur leur propre uni­vers. On peut regret­ter également que cette année, comme l’a annoncé Jean-Marie Barbe, direc­teur du fes­ti­val, res­pon­sa­ble de la pro­gram­ma­tion Afrique et fon­da­teur d’Africadoc, aucun réa­li­sa­teur du Sud ne soit pré­sent pour accom­pa­gner son film et aller à la ren­contre du fidèle public ardé­chois. L’an der­nier, les cinéas­tes afri­cains n’avaient pas pu obte­nir un visa pour venir à Lussas. Cette année, ce sont car­ré­ment les tutel­les qui finan­çaient habi­tuel­le­ment leur venue en France qui n’ont pas voulu payer les billets d’avion.

Les rai­sins de la colère : le per­son­nage du Clandestin

Lussas se fait la caisse de réso­nance, cette année encore, de l’un des drames les plus préoc­cu­pants de la rela­tion nord-sud, l’émigration clan­des­tine. C’est comme une lame de fond qui tra­verse la pro­gram­ma­tion du fes­ti­val, qu’il s’agisse de la sélec­tion Afrique ou encore de sélec­tion trans­ver­sa­les comme Expériences du Regard, dont les pro­gram­ma­teurs, Pierre-Yves Vandeweerd et Philippe Boucq, expli­quent que de très nom­breux films leur ont été envoyés sur ce thème, ce qui expli­que sa pré­sence for­te­ment mar­quée dans la pro­gram­ma­tion.

Plusieurs films dia­lo­guent entre eux autour de ce drame. Mbëkk mi, le souf­fle de l’océan, de Sophie Bachelier, monte quel­ques inter­views ou récits de vie de femmes séné­ga­lai­ses. Une mère, une épouse. Toutes vivent en creux l’attente, le deuil, l’exil du côté des femmes, de celles qui res­tent et qui souf­frent. Le dis­po­si­tif du film, sim­plis­sime, permet de se concen­trer sur cette parole émouvante et encore peu enten­due.

espoir-voyage-ok Bien sûr, dans le tra­vail de Michel Zongo, l’exil est aussi en toile de fond. Et même s’il s’agit d’un exil sud-sud, entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, c’est de ce drame et rien d’autre que parle Espoir-Voyage de Michel Zongo. Comme si toute l’Afrique était obsé­dée par cette folie du départ, cette souf­france de l’exil, ces rai­sins de la colère. Dans Héros sans visage, la cinéaste Mary Jimenez, pro­duite par les frères Dardennes, aborde le sujet par le regard d’en-face. Dans la pre­mière partie de son film, elle décou­vre la vie des clan­des­tins à Bruxelles, où elle filme leur grève de la faim pour obte­nir des papiers. Le film agence des photos d’une manière for­mel­le­ment très ori­gi­nale et bou­le­ver­sante. Du coup, elle part dans un camp de réfu­giés en Lybie, à la ren­contre de ces hommes, qui racontent des bribes de leur ter­ri­ble par­cours. Dévoilent des photos de morts au milieu du Sahara. La troi­sième partie du film renoue pudi­que­ment avec l’intime : un jeune homme afri­cain raconte sa tra­ver­sée de la médi­ter­ra­née sur une bouée. A ce film, fait écho un film de Bijan Anquetil, La nuit remue, qui uti­lise, au coin d’un feu de camp, les films faits par des clan­des­tins au cours de leur exil, ainsi qu’un objet très concep­tuel, à forte per­sis­tance réti­nienne : le court-métrage Manque de preu­ves de Hayoun Kwon, réa­li­sa­trice chi­noise aidée par le Fresnoy, qui raconte lui aussi l’exil forcé d’un jeune homme nigé­rian. On peut citer aussi le tra­vail de Sylvain George (Les éclats – ma gueule, ma révolte, mon nom), tourné à Calais, et même le très poé­ti­que Jaurès de Vincent Dieutre, qui relie un amour clan­des­tin à la pré­sence de clan­des­tins Afghans sous sa fenê­tre, à la sta­tion de métro Jaurès.

Ainsi, ce thème de l’exil clan­des­tin obsède le nord, obsède le sud et donne source de réflexion à des cinéas­tes dont ce n’est pas l’his­toire. On peut dire que ce per­son­nage du Clandestin est donc l’un des traits mar­quants du pro­gramme cette année à Lussas. Peu de films offrent cepen­dant une issue poli­ti­que au drame actuel. La phi­lo­so­phe Marie-José Mondzain sou­li­gne l’impor­tance de la pré­sence des clan­des­tins dans la pro­gram­ma­tion et tente d’y appor­ter une réflexion : « Clandestinité, cela veut dire sous-ter­rain, invi­si­ble, ano­ny­mat, fuite devant les iden­ti­fi­ca­tions. Il existe en chacun de nous un désir de clan­des­ti­nité, la vie intime réclame de la clan­des­ti­nité. (...) Même les dic­ta­teurs ont besoin de l’invi­si­ble. Le docu­men­taire se bat pour la dignité de l’invi­si­ble. Et pour­tant, le clan­des­tin demande aussi le res­pect. »

Caroline Pochon
Août 2012

Lire Rencontre avec Penda Houzangbe et Jean-gabriel Tregoat
Lire aussi Espoir-voyage

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