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Confession singulière
Publié le : jeudi 5 décembre 2013
Une feuille dans le vent : critique, questions à Jean-Marie Teno

Jean-Marie Teno a présenté son dernier film "Une feuille dans le vent" au Festival des Cinémas d’Afrique du Pays d’Apt 2013.

C’est une femme qui parle, devant une caméra fixe. La femme est belle, ses paro­les, ter­ri­bles . Elle parle sans dis­conti­nuer comme cou­le­rait une source long­temps rete­nue. Derrière la caméra immo­bile, on sent quelqu’un de fas­ciné, sur­tout ne pas rompre le fil de la parole. Juste un témoin qui enre­gis­tre.
La scène se passe en 2004. Il y a déjà plu­sieurs années que Jean-Marie Téno s’est mis en quête de docu­ments pour faire un film sur Ernest Ouandié, une figure de l’indé­pen­dance came­rou­naise, et la fille de ce der­nier a accepté de lui parler de son père. Ernestine Ouandié a qua­rante trois ans, elle est mariée à un phar­ma­cien, est jour­na­liste au minis­tère de l’Information et de la Culture, mère de trois enfants et vit à Foumbot au Cameroun. Derrière cette réus­site sociale se cache une réa­lité qui détruit l’idyl­li­que tableau. Elle est la fille d’Ernest Ouandié ce qui dans, ce pays-là, repré­sente une malé­dic­tion.

Qui connaît cet homme au Cameroun ? Qui célè­bre encore sa mémoire ?

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Une feuille dans le vent © DR

Dirigeant his­to­ri­que de l’UPC (Union des Populations Camerounaises) Ernest Ouandié a voué sa vie à la lutte pour l’indé­pen­dance de son pays . Frère d’armes de Ruben Um Nyobé abattu en 1958, et de Félix-Roland Moumié empoi­sonné à Genève en 1960 par un agent des ser­vi­ces secrets fran­çais, Ernest Ouandié alors revenu d’exil reprit la lutte armée dans le maquis face à l’atroce répres­sion orga­ni­sée par les trou­pes fran­çai­ses. Condamné à mort, il fut fusillé le 15 jan­vier 1971, sur ordre d’ Amadou Ahidjo, pre­mier pré­si­dent du pays, qui, lui-même obéis­sait aux ordres de l’ancien colo­ni­sa­teur, la France.

Une loi adop­tée par l’Assemblée Nationale en 1991, reconnut à chacun des trois chefs rebel­les le statut de héros natio­nal. Ironie du sort, un autre per­son­nage par­ta­geait les hon­neurs : Ahmadou Ahidjo en per­sonne, leur assas­sin...
Un hon­neur privé de sens. Comme s’ils n’avaient été éclairés que pour être mieux replon­gés dans l’oubli. Ultime et mons­trueuse vio­lence, une chape de plomb est retom­bée sur eux . Dans quelle ville une rue porte-t-elle leur nom ? Une école ? Une plaque ?.

La voix d’Ernestine, dou­lou­reuse, raconte, inter­roge, prend à témoin. Sans père, aban­don­née par sa mère, mar­ty­ri­sée par sa tante, quand elle retrouve enfin sa mère, celle ci lui demande de se faire passer pour sa sœur. Comment vivre quand on n’est relié à rien ? Comment ima­gi­ner un avenir quand son passé n’est que cen­dres ? Son père, cette figure tuté­laire et mythi­que n’existe plus, avalé par les remous de l’his­toire. Et ses efforts pour remon­ter aux sour­ces, connaî­tre sa vie, ses com­bats, les tra­hi­sons qui l’ont affai­bli, pour conqué­rir un ter­ri­toire à elle, en tant que fille de...enfin ! Et ces efforts sont vains, se bri­sent contre un mur de silence, les autres se détour­nant de cette éternelle men­diante de sou­ve­nirs, trop belle de sur­croît, qui dérange l’ordre établi avec tant de soins. Ne lui reste qu’une incom­men­su­ra­ble dou­leur face au déni géné­ral.

« Une feuille déta­chée de l’arbre mourra de faim » . Dit-elle face à la caméra. « Je suis en lam­beaux »
Bouleversé par cette confes­sion de trois heures, Jean-Marie Téno, archive le docu­ment dans l’attente de la réa­li­sa­tion du film sur le père. Mais, le 1er novem­bre 2009, des pêcheurs de Foumbot retrou­vent un corps de femme dans le lit de la rivière Noun. Celui d’ Ernestine Ouandié , partie se noyer au petit matin, deux jours plus tôt.
Comment ne pas se sentir appelé ? Comment taire plus long­temps cette voix qui ne parla que pour lui au risque de se rendre com­plice du crime d’oubli poli­ti­que dont elle est la énième vic­time ? Comment ne pas voir dans le destin d’Ernestine , vic­time col­la­té­rale de l’his­toire colo­niale, et d’une vio­lence bana­li­sée, la méta­phore du Cameroun ? On ne vit pas sans mémoire... Les feuilles déta­chées du tronc errent avant de dis­pa­raî­tre, empor­tées par le vent . Un pays qui nie son his­toire est comme un arbre sans raci­nes....
Les magni­fi­ques des­sins de Kemo Semba, un jeune des­si­na­teur ren­contré à Angoulème, ainsi que des images d’archi­ves et des lignes de jazz, accom­pa­gnent et ryth­ment les mots d’Ernestine, tandis que la beauté de son visage irra­die l’écran , et nous pour­suit long­temps. Plus forte que l’oubli...

M. Solle

Questions à Jean-Marie Téno

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Jean-Marie Teno © CN

CN : Vous accom­pa­gnez au FCAPA, votre pro­duc­tion 2013 : Une feuille dans le vent , un docu­men­taire déjà pré­senté au FIDM de Marseille. Ce film est cons­ti­tué en grande partie du mono­lo­gue d’une femme, filmée en 2004, chez elle au Cameroun. Quelle est la genèse de votre docu­men­taire ?

JMT : Cette femme est la fille d’Ernest Ouandié, un des héros de l’indé­pen­dance du Cameroun, je tra­vaille depuis long­temps sur la vie de ce der­nier pour la porter à l’écran. En 2004, j’ai eu l’oppor­tu­nité de filmer Ernestine Ouandié, sa fille, issue d’une liai­son avec une gha­néenne quand il était près de Kwame N’Kruma. De par son ori­gine et son éducation, elle se trouve être le fruit de cette cons­cience poli­ti­que afri­caine qui essayait de cons­truire le pana­fri­ca­nisme alors que les euro­péens fai­saient l’Europe.

CN : La ren­contre a-t-elle été pré­pa­rée ?

JMT : Je devais l’inter­ro­ger au sujet de son père, elle m’atten­dait, j’avais laissé la caméra dans la voi­ture. Quand j’ai senti qu’elle pas­sait à un regis­tre plus per­son­nel, je lui ai demandé la per­mis­sion de la filmer et j’ai ins­tallé la caméra. J’ai eu juste le temps de la régler et d’’écouter. Je ne m’atten­dais pas à une aussi longue décla­ra­tion, comme un besoin vital de s’expri­mer de dire sa dou­leur, j’étais impres­sionné et j’ai archivé ce docu­ment pour l’inté­grer à mon futur film sur son père.

CN : Mais vous avez changé d’avis. Avez vous hésité avant d’en faire le sujet d’un film ?

JMT : Je tiens, tout d’abord, à ce qu’on sache que ce n’est pas de la fic­tion. Par ailleurs ce film n’existe que parce qu’elle s’est donnée la mort, cinq ans après notre ren­contre. Je me suis senti dépo­si­taire d’un mes­sage dou­lou­reux. Je n’avais pas le droit de garder plus long­temps pour moi les paro­les d’Ernestine, sa dou­leur, sa révolte contre l’oubli imposé, ce témoi­gnage que le silence est mor­ti­fère, qu’on ne peut vivre avec ce manque de mémoire.
Ernestine m’est appa­rue comme la méta­phore du Cameroun, belle mais brisée, cher­chant sa voie mais ne la trou­vant pas. C’est tout un conti­nent qui crie.
Il va fal­loir tra­vailler sérieu­se­ment sur la déco­lo­ni­sa­tion, au Cameroun , en Afrique et en France. Retrouver la mémoire, au sens propre. On manque cruel­le­ment de paro­les qui vien­draient s’oppo­ser à la ver­sion offi­cielle... C’est un pas­sage obligé.

CN : Actuellement, vous pré­sen­tez votre der­nier film auprès de nom­breux fes­ti­vals, avez vous d’autres pro­jets ?

JMT : Justement, le film sur Ernest Ouandié, Camarade Emile, est en cours : je vais dépo­ser l’aide à écriture début 2014. Parallèlement, je suis en pré-mon­tage d’un docu­men­taire, le Futur dans le Rétro, tourné au Cameroun et qui traite des struc­tu­res sub­sis­tant en Afrique sous forme de micro-royau­tés et qui ne lais­sent pas d’en fas­ci­ner cer­tains.
Et, enfin, j’ai écrit le scé­na­rio d’une fic­tion, actuel­le­ment en relec­ture, le titre : Dans le Noir.

A bien­tôt donc !

Propos recueillis par Michèle Solle

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