Accueil du site > Articles > Quand le village s’empare de la caméra
Quand le village s’empare de la caméra
Publié le : mardi 13 novembre 2012
Yvette de Marie Bassolé et Ferdinand Bassono



Loin des stu­dios et des pro­duc­teurs, il y a désor­mais, une autre façon d’envi­sa­ger le cinéma. Au Burkina Faso, l’ate­lier Caïcedra en apporte la preuve réconfor­tante.
Au départ, une idée simple : établir un ate­lier audio­vi­suel au sein d’un vil­lage et pro­po­ser aux habi­tants de réa­li­ser eux-mêmes des films trai­tant de leur propre réa­lité. Caïcedra est com­posé de deux asso­cia­tions : ILA , l’asso­cia­tion Images de l’Autre, qui pro­meut l’art, la culture et l’éducation à l’image en zone rurale, et le MBDHP, mou­ve­ment bur­ki­nabé pour les droits humains. Après une reconnais­sance de ter­rain, le vil­lage de Perkouan a été retenu. Une équipe de trois for­ma­teurs pour enca­drer les ate­liers, vidéas­tes, ensei­gnants, anthro­po­lo­gue : Dragos Ouedraogo, Ivan Frohberg et Mickael Damperon. C’est ce der­nier qui a aidé à la nais­sance d’Yvette.

Un film citoyen

Images d’un vil­lage au lever du jour qui vous cueillent d’emblée. Huttes rouges, herbe jaune, grand arbre impec­ca­ble­ment taillé par les chè­vres debout. Une belle femme rejoint son lieu de tra­vail, à vélo, tire l’eau du puits et lave la terre dans sa cuvette à la recher­che de l’or. Yvette, vingt-six ans, lave et prie Dieu. Car il faut de bons yeux pour décou­vrir les infi­mes par­cel­les accro­chées mira­cu­leu­se­ment au plas­ti­que du réci­pient .« C’est un bon tra­vail ? » demande l’homme en off : « Je me dis que c’est un bon tra­vail parce que je le fais volon­tai­re­ment ». Puis vient le mil, le bois, le feu, laver le petit, le mettre au sein, encore !

Aux scènes sans paro­les, qui décri­vent Yvette s’acti­vant au vil­lage et dans la cam­pa­gne, en suc­cè­dent d’autres plus posées : où elle répond aux ques­tions de l’inter­vie­wer. Marie Bassoné tient la caméra, Ferdinand Bassono pose les ques­tions. Marie capte les détails, en gros plans, s’attarde sur les cour­bes, les bou­cles d’oreille qui balan­cent, les lèvres qui hési­tent, les yeux qui se mouillent, les gestes de ten­dresse, les moments de jeux par­ta­gés avec les enfants, paren­thèse d’insou­ciance. Les ques­tions de Ferdinand sont sim­ples, direc­tes, empa­thi­ques et hum­bles, les répon­ses d’Yvette calmes et réflé­chies.
On parle du tra­vail, des enfants qui ne vont pas à l’école, faute de moyens, de la dif­fi­culté de se nour­rir jour après jour, de la peur de la mala­die, de la vie qu’elle avait ima­gi­née... « Non », répond Yvette à la voix off, « je ne vou­lais pas mener cette vie, j’aurais aimé avoir les moyens, être fonc­tion­naire. J’ai du aban­don­ner l’école très tôt, mes parents ne pou­vaient payer. Alors j’ai vu que mon rêve n’était pas pos­si­ble... Mais je suis heu­reuse, parce que même si je n’ai pas atteint la cime de l’arbre, je réus­sis à vivre avec ce que je gagne ».

Outre l’inté­rêt du film et au détail près qu’Yvette, mère de deux jeunes enfants, ne semble comp­ter sur aucun homme, on assiste ici à un subtil exer­cice de mise en abyme. A tra­vers la per­sonne d’Yvette, Ferdinand et Marie font le point sur leur vie, le mari posant à sa femme d’essen­tiel­les ques­tions.
Abderrahmane Sissako , venu pré­sen­ter au FCAT ses films pré­fé­rés, ana­ly­sait son appro­che du cinéma : « Le cinéma c’est se raconter, rester au plus proche de soi, chaque film est un recom­men­ce­ment ». Comment ne pas penser à nos deux réa­li­sa­teurs en herbe ? Et com­ment ne pas trou­ver de fines cor­res­pon­dan­ces entre cer­tai­nes images du vil­lage, gros plans sur des outils, rêve­ries juste ber­cées par le bruit du vent.... ? Un exer­cice de caméra citoyenne qui, en écho avec une scène du film, nous révèle, ici, une pépite .

JPEG - 34.3 ko
L’équipe du film

Rencontre avec Mickaël Damperon qui accom­pa­gnait le film au der­nier Festival de Cinéma Africain de Cordoba.

Michèle Solle (M.S.) Comment avez vous rejoint cette aven­ture ?

Mickaël Damperon (M.D.) Grâce à une connais­sance com­mune dans le mou­ve­ment des droits de l’homme au Burkina et par Dragos Ouedraogo qui est aussi pro­fes­seur d’anthro­po­lo­gie à la fac de Bordeaux. Ils cher­chaient un pro­fes­sion­nel de l’image pour enca­drer les vil­la­geois lors de la réa­li­sa­tion d’un film

M.S. Comment se passe un ate­lier ?

M.D. Une fois le vil­lage choisi, les repré­sen­tants du MBDHP sélec­tion­nent les futurs sta­giai­res, au nombre de 5. Marie Bassolé était la seule femme. La for­ma­tion dure deux semai­nes. La pre­mière est dédiée à la prise en main de la caméra, vision­nage et ana­lyse des extraits, choix des sujets. Deuxième semaine : écriture, repé­rage et 5 jours de tour­nage. C’est le sujet de Marie qui a été choisi, elle l’a tourné avec son époux qui était sta­giaire avec elle.

M.S. Et le mon­tage ?

M.D. J’en étais chargé. Il n’y avait pas d’électricité au vil­lage et il fal­lait sans cesse effec­tuer des aller et retour en ville. Ensuite, nous avons fait une tour­née des vil­la­ges avoi­si­nants avec nos deux films.

M.S. Il y a donc un deuxième film ?

M.D. Oui, « Wash the car d’abord » sur des culti­va­teurs employés à la mine de zinc et que les patrons embau­chent et débau­chent à leur conve­nance.

M.S. Revenons à Yvette. Ce film a déjà été pro­jeté à Lussas et dans d’autres fes­ti­vals (off du Fespaco en 2011). Marie Bassolé, aidée de Ferdinand Bassono y montre avec force et sim­pli­cité les nom­breu­ses tâches qui cons­ti­tuent le quo­ti­dien d’une vil­la­geoise. Elle pose la ques­tion du deve­nir de ces femmes, dans un monde appa­rem­ment bloqué. Par ailleurs, on est sur­pris de cons­ta­ter la beauté des images et le choix des prises de vue.

M.D. Marie s’est immé­dia­te­ment mon­trée très inté­res­sée, très douée. Elle a choisi de parler d’elle, à tra­vers sa voi­sine Yvette, son alter-ego. Elles ont le même âge, toutes deux ont du aban­don­ner l’école très tôt, leurs parents n’ayant pas les moyens de les y envoyer. Il faut savoir qu’au Burkina Faso, 90% de la popu­la­tion vit en zone rurale et qu’une grande partie est anal­pha­bète, prin­ci­pa­le­ment les femmes.

M.S. : Qu’est deve­nue Marie ?

M.D. : Le fait qu’on ait choisi son sujet lui a donné confiance, ce tour­nage a agi sur elle comme un révé­la­teur. Elle est partie avec son mari pour tra­vailler en Côte d’Ivoire.

M.S. : Avez vous d’autres pro­jets avec l’Atelier Caïcedra ?

M.D. : Nous cher­chons des fonds pour démar­rer une deuxième ses­sion de l’ate­lier en décem­bre pro­chain... Mais c’est dif­fi­cile, nous pen­sons faire jouer la copro­duc­tion.
Par ailleurs nous ins­cri­vons Yvette à la com­pé­ti­tion docu­men­taire du Fespaco 2013.

Michèle Solle
Novembre 2012

Fiche tech­ni­que

Yvette, docu­men­taire, Burkina Faso, 2012, 21’
Réalisation : Marie Bassolé, Ferdinand Bassono enca­drés par Mickaël Damperon
Production : l’Atelier Caïcedra, le Village s’empare de la caméra, Burkina-Faso
contact et infor­ma­tions : www.ate­lier­cai­ce­dra.org

Autre film tourné par l’Atelier Caïcedra et sur le même DVD « Wash the car d’abord » docu­men­taire de 28’ de Bali Bassono et Albert Bado.

Laisser un commentaire

Également…
1

Clap Noir
Association Clap Noir
18, rue de Vincennes
93100 Montreuil - France
Tél /fax : 01 48 51 53 75