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Enjeux du numérique
Publié le : jeudi 21 février 2013
Fespaco 2013

Le Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco) ouvrira bientôt ses portes et avec lui le lot de questions que les professionnels se posent d’une année sur l’autre. Parmi elles, figurera celle qui concernent le numérique puisque la compétition long-métrage est toujours exclusivement réservée aux copies 35mm. Retours vers le futur.

Ils l’ont dit. Le ter­rain qui abrite le Fespaco n’est pas hanté et la com­pé­ti­tion offi­cielle s’ouvrira au numé­ri­que en 2015. Belle ini­tia­tive pour un fes­ti­val qui requière encore que les réa­li­sa­teurs se pré­ci­pi­tent au Maroc pour kiné­sco­per leur film via la modi­que somme de 15000€ pour figu­rer dans la com­pé­ti­tion offi­cielle... Tels sont les enjeux actuels du plus grand fes­ti­val des ciné­mas d’Afrique du Burkina Faso.

La com­pé­ti­tion court-métrage s’est pour­tant ouverte au numé­ri­que. La sec­tion TV-Vidéo lui est de fait réser­vée. Mais qu’en est-il des nom­breux films numé­ri­ques sélec­tion­nés en com­pé­ti­tion offi­cielle qui ris­quent d’être exclus à la der­nière minute comme le brillant Femmes du Caire de l’égyptien Yousry Nasrallah en 2011 ?

Cette année encore, dans l’ombre des sélec­tions, des cinéas­tes s’orga­ni­sent pour obte­nir leur copie à temps. Pour ceux qui ont déjà pris l’habi­tude de cir­cu­ler en fes­ti­val avec un DCP (Digital Cinema Package, ndlr), la désillu­sion est de taille. Il va encore fal­loir cher­cher des fonds pour pou­voir pré­sen­ter son film à Ouaga.

En 2011 pour­tant, le réa­li­sa­teur came­rou­nais François Wokouache avait fait trem­bler les orga­ni­sa­teurs avec une déci­sion iné­dite : ne remet­tre aucun prix TV-Vidéo, sec­tion dont il était pré­si­dent. Considéré comme un acte de « dic­ta­ture » pour cer­tains, d’un bon « coup de fouet » pour d’autres, ses propos n’avaient laissé per­sonne indif­fé­rent. En effet, Wokouache repro­chait le double tran­chant des films numé­ri­ques : « d’un côté il y a des gens qui font un tra­vail de créa­tion, qui essaient de faire du cinéma et puis... les autres. Il n’y a pas de jeu d’acteurs, les dia­lo­gues c’est n’importe quoi, les scé­na­rios sont bâclés, aucun tra­vail de l’image, pas de bande son... on s’est vrai­ment demandé s’il y a besoin d’avoir 13 séries en com­pé­ti­tion. »

Mais depuis ce coup de ton­nerre à l’égard du Fespaco et des cinéas­tes, quel chan­ge­ment ? La com­pé­ti­tion fic­tion numé­ri­que existe tou­jours mais ras­sem­ble davan­tage de longs-métra­ges que de télé­films. Le règle­ment modi­fié sti­pule (arti­cle 5) que les mem­bres des jurys ont l’obli­ga­tion d’attri­buer un prix lors de la céré­mo­nie de clô­ture. (« Le rôle de ces jurys est de vision­ner les films en com­pé­ti­tion et de décer­ner les prix prévus au pal­ma­rès offi­ciel ») . Enfin, les films non kines­co­pés concou­rant dans la com­pé­ti­tion long-métrage seront dis­qua­li­fiés. « C’est pour cela que nous conseillons tou­jours aux gens d’ins­crire leur film en com­pé­ti­tion et au marché du film », déve­loppe Clément Tapsoba, conseiller du Délégué Général du Fespaco.

Le délé­gué Michel Ouédraogo, lui, ne se démonte pas. Il suit une ligne éditoriale (Vision 21) qu’il avait annon­cée en 2009 et s’y tient : l’évolution du Fespaco se fera par étapes. Il y a eu la créa­tion d’un Pass d’entrée en salle, l’orga­ni­sa­tion de deux éditions des Journées ciné­ma­to­gra­phi­ques de la femme afri­caine (JCFA), l’avan­cée de la date d’ins­crip­tion au 31 octo­bre, l’attri­bu­tion d’un prix de la meilleure affi­che et l’ouver­ture d’une sec­tion pour les écoles de cinéma.

Cette année, une nou­velle salle devait être inau­gu­rée à côté du siège du Fespaco mais un incen­die mal­heu­reux a détruit le toit à moins d’un mois des fes­ti­vi­tés. Le Marché inter­na­tio­nal du cinéma afri­cain (MICA) qui devait s’y tenir sera fina­le­ment rapa­trié à l’hôtel Azalaï, l’hôtel-même qui avait refusé d’accueillir des fes­ti­va­liers en 2011 faute d’impayés. L’étape sui­vante devrait donc être l’ouver­ture de la com­pé­ti­tion long-métrage au numé­ri­que, débat sur lequel Michel Ouédraogo a accepté de réagir lors du Festival du Film de Locarno (Suisse) en août der­nier :« La com­pé­ti­tion est déjà ouverte au numé­ri­que dans beau­coup de sec­tions. Il y a de bonnes dis­cus­sions autour, les par­te­nai­res s’inté­res­sent, les pro­fes­sion­nels s’inté­res­sent et nous-mêmes, direc­teur de ce fes­ti­val et col­la­bo­ra­teurs, nous inté­res­sons à ce phé­no­mène qui est en train d’enva­hir le monde : les nou­vel­les tech­no­lo­gies. Mais il faut que l’on puisse tra­vailler pour conci­lier l’ensem­ble des volon­tés qui se mani­fes­tent pour la ques­tion du numé­ri­que. Autant les par­te­nai­res, les pro­fes­sion­nels que le fes­ti­val. Donc cela doit être un projet global et non un projet poussé par tel par­te­naire parce qu’il a plus d’inté­rêt à ce qu’on aille dans cette voie parce que ça résout ce pro­blème. Il ne faut pas résou­dre des pro­blè­mes au détri­ment du fes­ti­val. Il faut que tout le monde soit prêt. Il faut que les pro­fes­sion­nels soient prêts et com­pren­nent qu’aujourd’hui on peut tra­vailler en numé­ri­que et qu’ils aient la volonté de le faire parce qu’il y en a qui disent qu’ils ne le feront jamais ! Ils res­te­ront tou­jours en ana­lo­gi­que parce que pour eux « c’est ça le cinéma »... C’est un débat de fond dans lequel, en tant que direc­teur de fes­ti­val, je n’entre pas. Mais moi ce que je sou­haite, c’est qu’il y ait au moins un consen­sus. Le numé­ri­que est néces­saire et incontour­na­ble ».

Ce consen­sus sera-t-il trouvé d’ici 2015 ? « En 2015, de mon point de vue, en terme de matu­rité, la ques­tion aura été beau­coup dis­cu­tée, les pro­fes­sion­nels se seront bien appro­prié leurs outils tech­no­lo­gi­ques, le Fespaco aura les moyens pour s’équiper et à ce moment, je pense que nous pour­rons aisé­ment entrer dans l’ère numé­ri­que avec le long-métrage. Ce n’est pas une posi­tion féti­chiste du Fespaco de ne pas y aller. Il faut y aller en tenant compte des réa­li­tés ».

Espérons donc que les déçus numé­ri­ques des éditions 2011 et 2013 sau­ront peser dans le débat sinon le Fespaco risque de passer à côté des jeunes talents du conti­nent qui ont déjà sauté le pas. Qui ont com­pris les logi­ques de dis­tri­bu­tion, d’exploi­ta­tion et de ventes inter­na­tio­na­les de films qui ne sont pas des œuvres non-com­mer­cia­les mais bien un vec­teur finan­cier de reve­nus. Du Nord au Sud de l’Afrique, nom­breux sont ceux qui pro­dui­sent en numé­ri­que depuis des années et qui trou­vent des réseaux pour les dif­fu­ser. Certes, la posi­tion du Fespaco amène au débat mais l’enjeu est beau­coup plus large que ça. A force d’atten­dre pour récu­pé­rer ces films pro­duits « autre­ment », le Fespaco prend le risque de voir s’éloigner ceux qui ont com­pris que des réseaux hors d’Afrique exis­taient. Et qui, n’ayant pas grandi à l’époque des débats sur la sou­ve­rai­neté afri­caine au niveau du cinéma, n’auront cure de passer à côté des sélec­tions bur­ki­nabè. Si le fes­ti­val veut conti­nuer de rayon­ner à l’échelle de tout le conti­nent, il doit alors atti­rer les jeunes géné­ra­tions qui ne le connais­sent pas, qui ne le fré­quen­tent pas ou qui ne son­gent même pas à lui envoyer leurs films. Car au-delà de l’Afrique, des fes­ti­vals les sélec­tion­nent, quel que soit leur format. Pour assu­rer sa place dans l’échiquier mon­dial du cinéma, le Fespaco devra à son tour leur ouvrir les bras.

Claire Diao

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  • Le 22 février 2013 à 10:51

    Le Fespaco ne veut pas s’ouvrir au numérique. Les raisons sont les suivantes.

    1. Les responsables de ce festival ne sont en rien informé des possibilités qu’offre le numérique. Il faut simplement remarquer comment le site web du festival est pauvre, dépourvu d’interactivité et très peu attrayant.
    2. Toutes relations que les festivaliers ont avec le Fespaco se fait encore par voie traditionnelle. Courrier ; E-mail ; même pas la possibilité, à l’aide d’un clic, de confirmer une demande d’accréditation ou simplement de renouveler une accréditation, surtout pour des journalistes accrédités plus d’une fois.
    3. Combien sont les salles qui sont équipées de matériel de projection numérique ? Là aussi réside un autre gros problème qui fait que le Fespaco ne souhaite pas des films numérique.
    Le monde évolue et le Fespaco doit aussi progresser. Ce progrès engendra plus d’économie que de dépense. Mais, à force de jouer à la politique de l’autruche, le Fespaco risque de mourir suite à un arrêt cardiaque.

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