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Regards sur la société africaine... depuis les Cévennes
Publié le : jeudi 16 mai 2013
Le festival de Lassalle

Lassalle est un petit vil­lage de mille habi­tants perdu dans les forêts des Cévennes. Son fes­ti­val de docu­men­taire fête sa dou­zième édition. Les gîtes ruraux et hôtels du coin sont com­plets, les trois salles sont rem­plies pen­dant quatre jours (4600 billets payants vendus). Le vil­lage bruisse de débats ins­pi­rés par des films à forte sen­si­bi­lité poli­ti­que. Le thème de l’année était : Et main­te­nant ?

Le public était au rendez-vous et a mani­festé une véri­ta­ble curio­sité sur ce qui se passe en Afrique. Nouveau co-res­pon­sa­ble de la pro­gram­ma­tion, Guilhem Brouillet tra­vaille aux côtés du fon­da­teur de la mani­fes­ta­tion, Henri de Latour, (frère d’Eliane), réa­li­sa­teur également, qui a tra­vaillé sur la ques­tion de l’immi­gra­tion (L’asile du droit, son der­nier film). Il est aussi le maire de Lassalle, où il est né. Il a fondé un fes­ti­val « dans l’esprit de ce qu’était Lussas au début », avec un public de la région et pour qui ce fes­ti­val offre une fenê­tre sur le monde pen­dant quel­ques jours. « On est encore au stade où le vil­lage n’est pas modi­fié en pro­fon­deur par le fes­ti­val ».

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Guilhem Brouillet © Clap Noir

Un master de docu­men­taire lié aux Ateliers Varan va s’ins­tal­ler à Lassalle à partir de l’an pro­chain. « On essaie de gros­sir en dou­ceur, sans explo­ser ! ». Tous les ans, l’Afrique a sa place dans ce fes­ti­val. En 2004, le thème était Sommes-nous civi­li­sés ? et un film mon­trait l’impli­ca­tion fran­çaise dans le géno­cide rwan­dais. « Cette année, l’inter­ro­ga­tion sur la démo­cra­tie, celle d’un Russe comme Abaturov ou d’un Congolais comme Dieudo Hamadi don­nent un regard dif­fé­rent mais fina­le­ment simi­laire sur la ques­tion démo­cra­ti­que ».

L’homo­sexua­lité en Afrique

On peut voir ou revoir Le thé ou l’électricité, de Jérôme Lemaire (2012), qui dépeint la vie d’un vil­lage confronté à l’arri­vée d’une cer­taine moder­nité, ou Call me Kuchu, docu­men­taire made in USA de Katherine Fairfax Wright et Malika Zouhali-Worrall (2012) mul­ti­primé (Teddy du meilleur docu­men­taire à Berlin en 2012, Prix au fes­ti­val de Montréal Image+Nation (LGBT) en 2012), qui évoque la répres­sion menée par l’État ougan­dais contre les homo­sexuels. Guilhem Brouillet expli­que : « Ce qui m’a fait pro­gram­mer le film Call me Kutchu était une réac­tion contre un dis­cours homo­phobe entendu récem­ment en France, notam­ment lors du débat sur le mariage pour tous. Il y a une élite bour­geoise d’ori­gine afri­caine, en France, qui dit que l’homo­sexua­lité est un mal occi­den­tal... qui naî­trait dans les cons­cien­ces des jeunes des ban­lieues... ! Or, ce dis­cours peut mener à des géno­ci­des ».

La ques­tion, tou­jours, du regard

Sur l’Afrique, la ques­tion qui se pose n’est pas celle du sujet, c’est défi­ni­ti­ve­ment celle du regard. Et ce regard s’ins­crit dans une tra­di­tion, qu’on ait choisi de s’y affi­ler ou que l’on s’y ins­crive plus ou moins sans l’avoir voulu. A tra­vers la ques­tion de l’humour (rire de qui, avec qui ?), à tra­vers plu­sieurs maniè­res de décrire des per­son­na­ges (pre­nons ici le cas des Pygmées, mon­trés de manière radi­ca­le­ment dif­fé­rente dans deux films aux démar­ches très dis­tinc­tes), on voit bien que le docu­men­taire ne ment pas et dévoile le point de vue de son réa­li­sa­teur, y com­pris par­fois à son propre insu.

De qui se moque-t-on (et avec qui ?)

Pas très drôle, l’humour noir bad taste du Danois Mads Brügger dans The ambas­sa­dor (2011, 1H33) qui aime à se défi­nir dans la vie comme « agent pro­vo­ca­teur » et prend un plai­sir immense à se reloo­ker avec bottes en cuir cirées et sun glas­ses tein­tées, sou­rire cyni­que, pas­se­port diplo­ma­ti­que bidon, pour aller jouer les diplo­ma­tes véreux au fond de la Françafrique – euh, pardon, Centrafrique. Trafic de dia­mants, d’influence, mani­pu­la­tion. Le film met mal à l’aise un spec­ta­teur qui ne sait plus s’il est dans une ver­sion docu­men­taire de Borat ou de OSS117 ou encore dans un Blood dia­monds qui pei­ne­rait à prou­ver ce que la fic­tion avait magis­tra­le­ment mis en évidence : vio­lence, cor­rup­tion, injus­tice, pré­da­tion et rôle pourri des États, y com­pris occi­den­taux, dans ces jeux sur le (sous)-sol afri­cain. Le public est mal à l’aise : quel est le statut de ces images ? Quelles sont les images bidon­nées, quel­les sont les images volées, quel­les sont celles qui relè­vent de la pure fic­tion, quel­les sont les véri­ta­bles situa­tions docu­men­tai­res ? On est perdu et donc, on se sent en porte-à-faux. Quelques belles pépi­tes sor­tent de ce bour­bier, comme les entre­tiens volés avec des offi­ciels, tels que des diplo­ma­tes indiens cor­rom­pus don­nant leur recette de survie dans la jungle cen­tra­fri­caine ou encore un res­pon­sa­ble de la sécu­rité – pour ne pas dire un bar­bouze - fort machia­vé­li­que dans ses ana­ly­ses, mais dont on nous annon­cera la dis­pa­ri­tion par assas­si­nat au cours du film. Il en res­sort tout de même l’immense nar­cis­sisme de ce comé­dien démiurge jouant avec son image, ses bla­gues du genre nous buvons le même cham­pa­gne qu’Hitler avant de se sui­ci­der avec sa femme, - Ah, ah ! il est mar­rant, Hitler. Une déri­sion qui finit par agacer. Le film n’apporte pas grand-chose de plus que ce que le docu­men­taire sur la Françafrique de Patrick Benquet avait permis de dire, à visa­ges décou­vert. En outre, le mépris avec lequel sont trai­tés les per­son­na­ges du réel, en par­ti­cu­lier les deux bouc-émissaires du film, deux Pygmées dont le réa­li­sa­teur-acteur-per­for­meur se moque assez ouver­te­ment, finit par lais­ser une amer­tume au fond du regard. Dommage, le réa­li­sa­teur n’était point là pour se jus­ti­fier. Pour Guilhem Brouillet, le choix de pro­gram­mer un film dif­fé­rent et poli­ti­que­ment incor­rect dans un fes­ti­val de docu­men­taire est une volonté : pro­vo­quer, faire parler.

Interroger l’appro­che eth­no­gra­phi­que

Pygmées de la route (2012), de Marie Devuyst et Alain Lemaître, deux réa­li­sa­teurs belges porte au contraire un regard d’intel­li­gence sur la com­mu­nauté pygmée au Cameroun, dans laquelle ils se sont immer­gés durant plu­sieurs mois pour offrir un film de cinéma direct dans la grande tra­di­tion du cinéma eth­no­gra­phi­que.

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Alain Lemaître © Clap Noir

Alain Lemaître était pré­sent : « Nous ne sommes ni l’un ni l’autre eth­no­gra­phes, au contraire, nous avons un regard cri­ti­que sur l’anthro­po­lo­gie ! Mais notre film a été sélec­tionné sou­vent dans les fes­ti­vals en anthro­po­lo­gie visuelle. Je suis influencé par la pensée de Bruno Latour, lorsqu’il cri­ti­que la cons­truc­tion de l’espace eth­no­gra­phi­que, notam­ment dans son ouvrage Nous n’avons jamais été moder­nes. Il y remet en ques­tion les repè­res ou caté­go­ries de ratio­na­lité qu’emploie l’anthro­po­lo­gie pour abor­der des socié­tés jugées moins ration­nel­les. Or, les Pygmées fonc­tion­nent avec leur propre ratio­na­lité, qui inclut l’action des gué­ris­seurs et des sor­ciers. J’ai aussi été influencé par Médecins et sor­ciers, d’Isabelle Stengers, qui a été mon ensei­gnante à Bruxelles. Les per­son­nes que nous fil­mons sont des per­son­nes, pas des objets de recher­che. En outre, dans l’orga­ni­sa­tion sociale, la recher­che d’auto­no­mie qu’ils mani­fes­tent face au pou­voir cen­tral, leur rela­tion au ter­ri­toire, à la pro­priété, ils me par­lent de mes pro­pres inter­ro­ga­tions et ne sont pas sans évoquer la résis­tance des vil­la­ges céve­nols où nous sommes en ce moment... »

Humour noir

Parlant d’humour noir et d’amer­tume, on peut dire que le film Atalaku de Dieudo Hamadi ( Prix Joris Iven du meilleur pre­mier film au 35eme fest­vial du cinéma du réel en 2013, prix spé­cial du Black film fes­ti­val de San Diego, 2012)n’en est pas dépourvu. Cette chro­ni­que au ras du sol et de la société civile lors d’une élection pré­si­den­tielle mise en œuvre après cin­quante années de dic­ta­ture et quel­ques autres de conflits civils aigus, montre en réa­lité un hors-champ trop criant : celui de l’absence de liberté d’expres­sion, de peur qui se confine en apa­thie poli­ti­que, de langue de bois timide. Bref, ce qu’on lit der­rière ces réflexions désa­bu­sées des femmes du marché qui ne croient pas à la poli­ti­que, c’est au fond la dif­fi­culté de croire encore en une donne démo­cra­ti­que. L’humour de Dieudo Hamadi, c’est l’humour d’un Congolais qui observe son peuple, avec un mélange d’ironie, de tris­tesse désa­bu­sée, d’espoir aussi. Un regard juste et pour le coup, pas condes­cen­dant.

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Projection à Lassalle © Clap Noir
Afrique noire, marbre blanc

Françafrique encore

Autre expé­rience (frança)afri­caine, celle de cette des­cen­dante de l’explo­ra­teur Savorgnan de Brazza, grande figure des pre­miers temps de l’époque colo­niale, la capi­tale du Congo porte encore son nom. Dans Afrique noire, marbre blanc (2011, grand prix docu­men­taire au fes­ti­val du cinéma ita­lien d’Annecy), à tra­vers le combat (un peu fas­ti­dieux et en tout cas têtu) de cette Italienne, le réa­li­sa­teur ita­lien Clemente Bicocchi met à jour les conflits sus­ci­tés par les enjeux de la mémoire. D’un côté, l’homme a été aimé, car à la dif­fé­rence de Stanley, il ne maniait pas le canon mais arri­vait la main tendue, d’un autre, aux yeux des gou­ver­ne­ments actuels, il reste un colo­ni­sa­teur. Pourquoi couler dans le marbre son mau­so­lée, alors qu’autour, des gosses crè­vent de faim ? Narré comme un conte, ce récit montre à quel point la mémoire est un ins­tru­ment poli­ti­que que mani­pu­lent les puis­sants d’aujourd’hui. Ici, à tra­vers le ton du conte, illus­tré par une ani­ma­tion assez réus­sie, en tout cas une pro­po­si­tion inté­res­sante, Sasssou Ngesso en par­ti­cu­lier est en ligne de mire. Ce film est le pré­féré du public, qui appré­cie sa forme nar­ra­tive agréa­ble et péda­go­gi­que offrant une intro­duc­tion aux rela­tions fran­ça­fri­cai­nes.

Caroline Pochon

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