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" On dit quoi ! "
Publié le : mercredi 1er juillet 2009
Après l’océan de Eliane de Latour






L’his­toire

Ils sont deux amis. Tous deux ont la gouaille, la verve et la niaque des jeunes gran­dis dans la ban­lieue d’Abidjan. L’un est fiancé à la sœur de l’autre, ils sont pres­que comme des frères. Ensemble, ils par­tent à la conquête du vieux monde, l’Europe. Le film com­mence lorsqu’ils arri­vent en Espagne. Puis, c’est l’Angleterre, la France. Et tou­jours la même galère : la survie, la vie dans des lieux pour­ris, les bou­lots au noir, la conni­vence forcée avec les mafias afri­cai­nes, l’escro­que­rie, les plans « gauche-droite ». Tous deux sont mus par un immense espoir. Pour Otho (Djédié Apali), le rêve de faire for­tune en France tourne court. Il est rapa­trié en Côte d’Ivoire et doit accep­ter cette humi­lia­tion devant les siens. Il vit désor­mais de petits jobs, laisse monter son amer­tume, res­tant incom­pris de tous ceux qui, en Afrique, res­tent per­sua­dés que l’Europe est un eldo­rado. Pour Shad (James Frazer), tou­jours les plans « gauche-droite ». Plus malin ou plus chan­ceux, il ren­contre une Française, Tango (très jolie et vir­vol­tante Marie-Josée Croze) qui pro­pose de l’épouser pour qu’il obtienne des papiers (elle est homo­sexuelle mais se pro­pose de l’aider). Il entre donc dans une famille fran­çaise, en décou­vre les ambi­va­len­ces. Le mariage n’aura jamais lieu et Tango paiera de sa vie son incur­sion dans le monde des "ghetto men". Pour pou­voir ren­trer au pays et épouser son amou­reuse, la sœur de son ami, Shad cède à la faci­lité. Le vol lui permet de ren­trer au pays la tête haute. Là, sa réus­site épate tout le monde, entre­te­nant le mythe. L’un de ses « petits frères », gal­va­nisé par ses récits et son exem­ple, tente tout seul l’aven­ture de s’embar­quer dans un bateau de clan­des­tins… Le mariage a lieu en grande pompe. Seul, son ami Otho n’est pas dupe, mais il n’est pas convié à la fête. Amers et tous deux déçus de leur voyage en Europe, ce secret qu’ils par­ta­gent, les deux amis se heur­tent vio­lem­ment…

La fran­çaise...

Faut-il parler du nou­veau film d’Eliane de Latour dans Clap Noir, un site dédié au cinéma afri­cain ? Autrement dit, « Après l’océan » est-il un film afri­cain ? La réa­li­sa­trice est fran­çaise, Blanche. Mais on peut dire qu’elle est Africaine d’adop­tion. Elle passe beau­coup de temps avec les per­son­na­ges dont elle raconte ensuite la vie, dans le pro­lon­ge­ment de sa pos­ture d’eth­no­lo­gue, sa voca­tion pre­mière. Faut-il être Ivoirienne pour raconter la vie d’un Ivoirien ? Faut-il être Noir et Africain pour faire du cinéma afri­cain ? Toutes ces fron­tiè­res sont per­méa­bles. Le film ne raconte-t-il pas com­ment des Africains ten­tent de bous­cu­ler les fron­tiè­res euro­péen­nes ? Ainsi, la boucle « eth­no­lo­gi­que » se boucle-t-elle. Eliane de Latour filme main­te­nant en France, mais c’est l’Afrique en France qu’elle nous décrit, comme l’ont fait Idrissa Ouédraogo, Jean Odoutan ou Moussa Touré, entre autres. C’est dans le pas­sage des fron­tiè­res, quel­les qu’elles soient, que se situe la créa­ti­vité. Eliane de Latour importe son savoir faire d’eth­no­lo­gue dans le cinéma de fic­tion, elle en garde les ques­tion­ne­ments, elle conti­nue à obser­ver au micro­scope la société. Elle pose son regard de Blanche sur des per­son­na­ges Noirs : à aucun moment, le spec­ta­teur ne res­sent de condes­cen­dance ou de pater­na­lisme. Au contraire, elle filme avec inten­sité et désir le visage de tous ses pro­ta­go­nis­tes, qu’ils soient noirs ou blancs, qu’ils soient homme ou femme. Elle filme amou­reu­se­ment Shad, mais pose également un regard atta­chant sur Tango, la Française, ce qui la plonge de plain pied dans la com­plexité d’une fic­tion où la cou­leur de la peau n’a plus d’impor­tance et où l’iden­ti­fi­ca­tion devient pos­si­ble avec plu­sieurs per­son­na­ges dont le destin émeut. Ainsi, avec ce film, Eliane de Latour impose son talent de cinéaste de fic­tion, et tout par­ti­cu­liè­re­ment ici, au delà des fron­tiè­res.

... Et les "ghetto men"

Alors, on dit quoi ? Comme disent les Ivoiriens. Eliane de Latour avait magni­fi­que­ment filmé la jeu­nesse des rues d’Abidjan dans son pre­mier long métrage de fic­tion, « Bronx Barbès » (2000). Ici, elle reprend des per­son­na­ges qui pour­raient être ceux qu’elle avait filmés, quel­ques années plus tard. Venue du docu­men­taire, Eliane de Latour a beau­coup filmé en Afrique. Ethnologue fran­çaise, cette dis­ci­ple de Jean Rouch nous avait déjà séduits avec son très beau docu­men­taire « Contes et Comptes de la Cour » (1993) dans lequel elle décri­vait la vie des femmes d’un harem cloî­trées d’un harem au Niger. La thé­ma­ti­que de l’enfer­ment l’a menée à « Si bleu, si calme » (1996), filmé dans l’inti­mité avec des hommes en prison. Dans ce nou­veau film, la cinéaste nous fait par­ta­ger sa fas­ci­na­tion pour les voyous, mau­vais gar­çons et cava­leurs. Elle donne à ses per­son­na­ges un charme, un humour, une ten­dresse qu’elle contem­ple avec un regard com­plice, pres­que amou­reux. La finesse et la jus­tesse de son obser­va­tion de docu­men­ta­riste, Eliane de Latour sait l’uti­li­ser dans cette fic­tion pour res­ti­tuer la gouaille des titis d’Abidjan, dont l’humour est à la fois féroce, infa­ti­ga­ble et extrê­me­ment inven­tif. Les per­son­na­ges de ce film par­lent une langue cha­mar­rée et vivante, pleine de pépite et de trou­vailles. On rit beau­coup, avec eux.
La réa­li­sa­trice par­vient également, comme l’avait fait avec « Mon nom est Tsotsi » de Gavin Hood, comme ont su le faire les grands cinéas­tes amé­ri­cains, à com­men­cer par le Scorsese de « Mean Streets » à rendre atta­chant des per­son­na­ges com­plexes, qui galè­rent, qui sur­fent sur les plans « gauche-droite », dans la rue, le ghetto. Et de la rue d’Abidjan à la rue de Paris, le pas est fina­le­ment vite fran­chi. On décou­vre les squats, les des­cen­tes de flics, les per­son­na­ges cyni­ques, - sym­pa­thi­ques au pre­mier abord, cruels en réa­lité, comme Tétanos (très bien inter­prété par Lucien Jean-Baptiste), qui peu­plent les mondes inter­lo­pes… et un peu moins inter­lo­pes, quand on voit le frère de la jeune Française faire appel à des cas­seurs pour liqui­der un per­son­nage qui le dérange. Surtout pas un Noir dans la famille.
Les rela­tions fami­lia­les en Afrique sont également dépein­tes dans leur com­plexité : une mère qui ne veut voire que la réus­site, une belle-sœur per­si­fleuse, une société qui rêve d’ailleurs… Le scé­na­rio par­vient à nous entraî­ner dans le voyage de ces deux amis. Au milieu du récit, on s’inté­resse de plus en plus à l’his­toire de la Française, (joli­ment inter­pré­tée par Marie-Josée Croze) qui noue une rela­tion homo­sexuelle avec une Africaine (Sara Martins). Cette partie fran­çaise du scé­na­rio ter­mine tra­gi­que­ment et on y perd pen­dant un moment les enjeux des per­son­na­ges prin­ci­paux, qui se res­ser­rent heu­reu­se­ment à la fin du film, lors­que les deux amis se retrou­vent et se confron­tent, à Abidjan.
La boucle est bou­clée car, comme le dit Eliane de Latour, ce qui l’inté­resse dans le voyage en Europe est en fait de mon­trer le retour au pays. Elle a donc voulu mon­trer le point de vue de l’Africain. Ce n’est donc pas, en cela, un énième film sur l’immi­gra­tion mais au contraire un récit chargé de désir et guidé par une vision huma­niste des rela­tions entre les hommes et les femmes, entre gens du nord et gens du sud. En outre, c’est peut-être la pre­mière fois qu’une fic­tion montre les rela­tions entre un "immi­gré clan­des­tin", figure en voie de deve­nir un arché­type du cinéma fran­çais, et une femme fran­çaise. Il faut aussi un cer­tain cou­rage pour oser mon­trer ce qui, à part chez le Fassbinder de Tous les autres s’appelle Ali, reste l’un des tabous du cinéma, qu’il soit fait par des Français ou par des Africains.

Caroline Pochon (Clap Noir)

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