Accueil du site > Archives > 2009 > Rencontre avec un cinéaste nigérien
Rencontre avec un cinéaste nigérien
Publié le : dimanche 6 septembre 2009
Sani Elhadj Magori






Quel est le par­cours menant à Pour le meilleur et pour l’oignon !

Fin 2006, je suis arrivé dans le cinéma, par convic­tion. Je suis agro­nome, j’ai fait mes études d’agro­no­mie en Algérie. J’ai vu dans le cinéma un moyen de m’expri­mer, de témoi­gner de choses qui se pas­sent autour de moi. Au Niger, 90% de la popu­la­tion est rurale. L’agri­culture a un rôle impor­tant dans la société. La ren­contre avec Africadoc m’a montré mes capa­ci­tés et ce que je dois appren­dre. Avant cette ren­contre, j’avais filmé des vil­la­geois de manière péda­go­gi­que. C’est impor­tant, pour quelqu’un qui cher­che à vul­ga­ri­ser quel­que chose. Et j’avais envie de faire du cinéma. Ce film est le fruit de mon ori­gine. Ce vil­lage que je filme, c’est mon vil­lage. Ce que les gens y vivent, c’est ce que j’ai vécu. C’est une chro­ni­que rurale, avec ce qu’elle contient de défis, de rêves, de dif­fi­cultés. J’ai choisi de filmer ma cou­sine qui se marie et dont le père a une culture dépen­dante du cours de l’oignon. Je suis à la fois un fils du vil­lage et je pos­sède une culture scien­ti­fi­que.

Le film a une rigueur scien­ti­fi­que, on connaît tous les prix avec pré­ci­sion.

Si je n’avais pas fait de cela un film, j’aurais fait un livre, un roman, ou un pam­phlet. Quelles sont les contrain­tes poli­ti­ques que les vil­la­geois por­tent ? Les gens por­tent encore les stig­ma­tes d’un régime poli­ti­que qui a failli ôter à ce vil­lage sa voca­tion de culture de l’oignon... Dans le film, je ne donne pas de chif­fres. Je vou­lais lais­ser les gens devi­ner l’impor­tance de cette culture, les quan­ti­tés pro­dui­tes.

Ce vil­lage est-il une méta­phore pour la condi­tion pay­sanne ?

En Afrique, les pay­sans sont rare­ment orga­ni­sés. Ici, la pro­duc­tion est impor­tante, mais les gens ne sont pas orga­ni­sés. Je coupe, la récolte est mas­sive et les prix chu­tent ! Si les gens avaient un sys­tème de résis­tance qui leur per­met­tait d’écouler, de vendre eux-mêmes leur mar­chan­dise, pour­quoi pas. Si les gens vien­nent chez nous, on peut amener l’oignon chez eux et vendre. Il y a un pro­blème d’orga­ni­sa­tion. S’il y a de gros pro­duc­teurs, la prise de déci­sion est plus effi­cace. Mais là, les pro­duc­teurs sont petits et divi­sés. Et les spé­cu­la­teurs sont très puis­sants, ils ont de l’argent et sont capa­bles de dés­ta­bi­li­ser les pay­sans. D’où l’absence de maî­trise des prix. Le paysan n’est pas un simple paysan. C’est lui qui pro­duit.

Le film a-t-il une posi­tion poli­ti­que ?

Mon film a inter­pellé les auto­ri­tés. Cela rythme la vie des gens. Au Niger, il n’y a pas un gou­ver­ne­ment dur, on pou­vait dire ce qu’on avait envie de dire. Cela fait quel­ques mois qu’il y a un pro­blème. Mais des gens sont fra­gi­les, ont peur de parler, ils ont le sou­ve­nir d’une cer­taine époque... L’Etat cher­che même à s’appro­prier des solu­tions que les gens trou­vent eux-mêmes.

Pourquoi pas de la fic­tion ?

Si je peux faire un docu­men­taire, c’est mon vil­lage, je peux obte­nir ce que je veux, je peux filmer par­tout parce que les gens savent que cela les regarde. Mon oncle sait que je suis prêt à l’aider à faire le mariage de sa fille. Pour ce sujet, je trouve donc que la fic­tion n’est pas à l’ordre du jour. Avec la méthode de tra­vail que j’ai, avec Africadoc, nous avons une cer­taine liberté de pensée. Jusqu’ici, les sujets que j’ai trai­tés sont des sujets que je maî­trise, je peux pré­voir la moin­dre réac­tion des gens que je filme. J’aime­rais main­te­nant faire un film dans lequel mon pro­ta­go­niste va faire face à des obs­ta­cles que je vais placer déli­bé­ré­ment sur son chemin... Le tra­vail le plus impor­tant, est de se mettre en confiance avec la per­sonne que l’on filme. Mais je pense qu’un jour, je ferai de la fic­tion.

Quels sont les films qui ont influencé ce film ?

J’ai vu un film, "Black har­vest", un docu­men­taire de cinéma direct tourné en Australie. Ce film m’a beau­coup ins­piré. Jean Rouch m’a aussi influencé. Il a beau­coup influencé le cinéma au Niger. J’ai vu Jean Rouch faire des choses que même quelqu’un du milieu ne pou­vait pas faire. Parce que Jean Rouch arri­vait à péné­trer les choses, à se faire oublier de façon incroya­ble. Jean Rouch est vrai­ment l’ancê­tre du cinéma direct. Prendre les gens dans leur vie, comme s’ils étaient en train de jouer alors qu’ils sont en train de vivre leur vie, qu’ils oublient l’objec­tif de la caméra. Jean Rouch est pour moi un ancê­tre du cinéma du réel, il m’a beau­coup ins­piré. Il y a l’humour. Quand j’essaie de tra­duire cer­tai­nes phra­ses de mon film en fran­çais, je fais comme Jean Rouch : il s’en fout de ce que ça veut dire, il tra­duit tout sim­ple­ment. Il y a des moments où il y a des choses qui sont dif­fi­ci­les à tra­duire. Une femme est "bien lavée" ou elle va "sortir de la honte". J’ai demandé à un ami tra­duc­teur, qui parle mieux fran­çais que moi et mieux haoussa que moi, il m’a dit : "fais comme Jean Rouch ! S’il n’y a pas un terme qui convient... les images aide­ront." Une liberté aussi.

Oumarou Ganda, est-ce une réfé­rence ?

En tant qu’acteur chez Jean Rouch, c’est une réfé­rence. J’ai vu ses films mais je pré­fère ceux réa­li­sés par Jean Rouch. Le cinéma bur­ki­nabé ? Souvent, les intri­gues se dérou­lent au vil­lage. Que pensez vous des "films cale­basse" ?

Je n’ai pas vu de films cale­basse. Mais ce que j’ai vu du cinéma afri­cain pour l’avoir étudié... chaque pays à son propre style, ses emprun­tes. Si je vois un film bur­ki­nabé en cours, même pas avec la langue, je sais que c’est un film bur­ki­nabé ! Si je vois un film séné­ga­lais, j’arrive à devi­ner que c’est un film séné­ga­lais. Maintenant, quel cinéma pour l’Afrique ? le wes­tern, le genre fran­çais ? Le cinéma afri­cain a eu beau­coup d’influen­ces, mais sa par­ti­cu­la­rité, ce sont ses décors natu­rels. Pas besoin de studio. Maintenant, c’est dif­fi­cile de tour­ner en Afrique à cause des pan­neaux publi­ci­tai­res.

Dans votre film, on voit une Afrique tra­di­tion­nelle.

C’est un vil­lage. Les mai­sons en banco sont adap­tées aux condi­tions cli­ma­ti­ques. Les gens sont natu­rels et je les ai filmés natu­rel­le­ment. Les gens n’ont pas changé leur com­por­te­ment pour le film. Il y a une grande dif­fé­rence entre le vil­lage et la ville.

Y a-t-il autre chose à ajou­ter ?

Je vou­drais ajou­ter quel­que chose sur le rôle du cinéaste en Afrique. Est-ce que les cinéas­tes afri­cains doi­vent se conten­ter de témoi­gner ou alors doi­vent-ils com­bat­tre ? A une époque, le cinéma afri­cain s’est battu pour com­bat­tre le cinéma colo­nial, qui don­nait des images de l’Afrique que nous contes­tions. Des gens, s’ils voient au géné­ri­que que le cinéaste est afri­cain, ils se le disent. Souvent je me dis : "tiens, si c’était un Africain, il n’allait pas faire ça". Il y a un regard. Il faut aussi qu’on sorte de ce simple regard naïf et que l’on arrive à défen­dre ou à pro­té­ger quel­que chose. S’il se passe quel­que chose chez moi, qu’au fond de moi, j’ai une posi­tion, est-ce que je fais un film pour mon­trer ma posi­tion ? Aujourd’hui, au Niger, les jour­na­lis­tes pren­nent énormément de ris­ques. Il y avait un film de Jean Louis Saporito "vivre dans le pays le plus pauvre du monde". On l’a cen­suré. Mais nous l’avons montré et les offi­ciels l’ont vu, ils ont dit : "il n’y a rien de grave, c’est le titre qui nous a effrayé".

Vous avez la dif­fi­culté de pro­fes­sion­na­li­ser votre démar­che, mais c’est aussi la garan­tie de liberté de ne pas dépen­dre d’une struc­ture ?

J’ensei­gne aussi, je fais du jour­na­lisme, j’inter­viens sur l’agro­no­mie. Le cinéma ne nour­rit pas son homme. Il y a des moments où la matière est là mais on n’a pas les moyens de filmer. Si je veux filmer une mani­fes­ta­tion, on refuse de me prêter une caméra parce qu’elle risque d’être cassée... Donc, il vaut mieux avoir ses pro­pres moyens de pro­duc­tion.

Propos recueillis par Caroline pochon

  • Le 12 octobre 2009 à 19:18, par Majesté ELTY

    Bonjour Mr SANI ELHADJ MAGORI. J’ai aprecié avec envi de vous rencontrer face à moi votre petit flach d’infos sur vous à propos du cinema africain. le point qui ma marqué le plus,est le fait que vous vous etes inspiré beaucoup plus de votre vie cotidienne pour fair comprendre au monde trop choses et aussi faire vivre votre passion. moi je réve aussi m’exprimer ainsi dans le cinema en dispensant mon vecu,dans les bonnes et mauvaises formes. tout les jour qui passe j’écris des maquettes du cinema et je réve rencontrer des cineastes tel que vous plus des producteurs pour m’aider à m’exprimer à traver le monde. bien des salutations de ma pare,et j’espere avoir des conversations avec vous prochainement. bey.

    Voir en ligne : Encouragement

Également…
2

Clap Noir
Association Clap Noir
18, rue de Vincennes
93100 Montreuil - France
Tél /fax : 01 48 51 53 75