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Complexité dévoilée
Publié le : lundi 7 juin 2021
Le père de Nafi de Mamadou Dia

Sortie nationale mercredi 9 juin 2021

Tierno se plie par sens du devoir à la rou­tine de sa vie d’imam dans la bour­gade de Yotni, aux confins est du Sénégal. Il y exerce son office de mariage en décès, au rythme quo­ti­dien des cinq priè­res, dans la quié­tude ordi­naire de ce coin de Sahel éloigné de l’acti­vité fré­né­ti­que du centre économique. Mais la menace radi­cale encer­cle la ville d’une façon de plus en plus inquié­tante sous l’influence d’Ousmane, frère aîné de Tierno, de retour à Yotni après de lon­gues années pas­sées en occi­dent, fer­me­ment décidé à pren­dre le contrôle de la com­mu­nauté. L’intri­gue se noue autour de la déci­sion annon­cée à Tierno, dès l’ouver­ture, de hâter les pré­pa­ra­tifs pour célé­brer plus tôt que prévu la noce de Nafi et Tokara : deux jeunes amou­reux qui sont également des cou­sins, situa­tion cou­tu­mière que le cinéaste pré­sente habi­le­ment et sans bas­cu­ler dans le juge­ment — l’amour qui lie les jeunes gens ne fait d’ailleurs de doute à aucun moment du scé­na­rio, tor­dant le cou au pas­sage à l’idée confor­ta­ble en occi­dent que les unions « arran­gées » sont tou­jours impo­sées de force et source de mal­heur pour le couple ; la révé­la­tion plus tar­dive des cir­cons­tan­ces qui virent l’union de Tierno et de son épouse va dans le même sens : la vie sociale de la com­mu­nauté est encore très mar­quée par les codes de la tra­di­tion.

Mamadou Dia, ori­gi­naire de la ville de Matam où il a tourné « Le père de Nafi », fait le choix de la rebap­ti­ser Yotni, assu­mant ainsi plei­ne­ment la fic­tion. Construit à partir d’une connais­sance fine, intime, aussi bien des lieux que de la com­mu­nauté qu’il porte à l’écran dans ce long métrage — dont on serait bien en peine d’ima­gi­ner avoir à faire à un pre­mier film, tant tout y est admi­ra­ble­ment maî­trisé — le récit de Mamadou Dia élabore une para­bole filmée autour de la figure du fils pro­di­gue. Une tra­gé­die sur fond de riva­lité fra­tri­cide qui va plon­ger un groupe humain dans le doute et la divi­sion, le conduire au chaos peut-être... Comment empê­cher le bas­cu­le­ment ? De quel­les armes de per­sua­sion dis­pose l’indi­gent ? Quels méca­nis­mes ont le pou­voir de créer ou de défaire les appar­te­nan­ces, les tra­di­tions, les croyan­ces, les allé­gean­ces ? Autant de ques­tions aux­quel­les devra se confron­ter Tierno dans son désir d’éviter l’embra­se­ment et la sou­mis­sion de sa com­mu­nauté (et de sa reli­gion chérie et mal­me­née) au règne de la vio­lence et de l’into­lé­rance. De l’hypo­cri­sie, sur­tout.

On est ainsi immergé dans un récit roma­nes­que à l’intri­gue menée fine­ment, lais­sant entrer avec le plus grand natu­rel toute la com­plexité des ques­tion­ne­ments que sou­lève le tra­vail de Mamadou Dia. Par tou­ches et sans céder à l’emphase (écueil, bien sou­vent ter­ri­ble, des films « à charge ») sont expo­sés, avec le plus grand natu­rel, les points de fric­tion entre un mode de vie certes orga­nisé autour de ses pro­pres codes — plus ou moins immua­bles — mais bien­veillant et tolé­rant, d’une part, et une reli­gion — ou, plus pré­ci­sé­ment, des mer­ce­nai­res qui s’en récla­ment — qui pré­tend impo­ser sur des ter­ri­toi­res en cons­tante expan­sion une vision rigo­riste et vio­lente de la spi­ri­tua­lité d’autre part. Cette der­nière est pour­tant la pre­mière vic­time de leurs som­bres des­seins. Elle n’est, tou­jours, qu’un pré­texte ; le film le rap­pelle fort bien. Se trou­vent ainsi posées nombre de ques­tions aux­quel­les le cinéaste a l’intel­li­gence de ne pas assé­ner de réponse : Comment coexis­tent Islam et spi­ri­tua­li­tés pré-isla­mi­ques dans des contrées où les reli­gions du Livre sont le fruit d’une impor­ta­tion, sou­vent vio­lente ? Comment opè­rent les méca­nis­mes de col­lu­sion du poli­ti­que et du reli­gieux ? Une société peut-elle pren­dre cons­cience du risque de son propre bas­cu­le­ment dans l’oppres­sion — l’inter­ro­ga­tion vaut bien au-delà du seul contexte reli­gieux — ? Centrale, également, la ques­tion de l’argent, Dieu tout puis­sant sous toutes les lati­tu­des, qui ne fait pas excep­tion ici. L’argent cir­cule, par lias­ses nom­breu­ses, trans­por­tées par Ousmane, le plus sou­vent, à l’aide d’un hijab. Un exem­ple, s’il en fal­lait un, de la sug­ges­tion telle que la pro­pose le cinéma de Mamadou Dia.

Les cadres et, donc, le hors-champ, pro­dui­sent tout au long du film une impres­sion du danger latent, du manque de pers­pec­tive d’ensem­ble, d’un étau en train de se refer­mer len­te­ment, irré­pres­si­ble­ment pour­tant. Mamadou Dia filme les visa­ges, les silen­ces, le doute, la crainte infor­mu­lée… Il use du gros plan sans réserve, cap­tant au plus près les mani­fes­ta­tions infi­mes et par­fois équivoques de ses per­son­na­ges. Et il capte ainsi encore davan­tage, une économie de mots, une dignité dans l’expres­sion conte­nue des émotions, un res­pect — ou serait-ce de la rési­gna­tion ? Où se situe la limite ? — des tra­di­tions, fus­sent-elles un obs­ta­cle à l’accom­plis­se­ment des aspi­ra­tions per­son­nel­les…

Tout ce que nous livre « Le père de Nafi » nous par­vient dans une élégance for­melle totale. Bien que pres­que exclu­si­ve­ment com­posé de non pro­fes­sion­nels (à l’exclu­sion des deux frères pro­ta­go­nis­tes, acteurs de métier) le cas­ting se révèle d’une jus­tesse abso­lu­ment stu­pé­fiante. On reconnaît la patte du cinéaste dans cette cohé­rence entre l’écriture et les choix d’incar­na­tion des per­son­na­ges. Tout est nourri d’une com­pré­hen­sion et d’une connais­sance fines de l’exis­tant, d’une appro­che qui pose un regard atten­tif et s’atta­che à décrire des habi­tu­des et des concep­tions ins­cri­tes dans un ancrage cultu­rel précis. Il se dégage une authen­ti­cité incontes­ta­ble de ces corps qui se meu­vent dans leurs lieux fami­liers, de cette culture que l’on saisit dans les espa­ces qu’elle régit, de ces per­son­na­ges qui se font une mis­sion de donner à voir qui ils sont. Le « jeu d’acteur », sous la direc­tion de Mamadou Dia, est main­tenu à un strict mini­mum, comme pour impres­sion­ner la pel­li­cule de ce que sont les per­son­na­ges, davan­tage que de ce qu’ils font. Le résul­tat est admi­ra­ble, abso­lu­ment convain­cant.
On saluera la per­for­mance de la dis­tri­bu­tion dans l’ensem­ble, avec une men­tion spé­ciale pour Aïcha Talla qui inter­prète Nafi avec une capa­cité à la nuance pro­pre­ment ahu­ris­sante, autant dans les scènes dia­lo­guées que dans ses silen­ces, ses regards ou ses mou­ve­ments. Ce per­son­nage, entouré de celui de sa mère et de son amie (ceci se décline en par­ti­cu­lier dans une scène d’une grâce totale, à la déli­ca­tesse et à la force immen­ses, de conver­sa­tion intime entre les deux jeunes femmes autour de leurs aspi­ra­tions à l’amour d’une part et à l’assou­vis­se­ment de leurs ambi­tions per­son­nel­les d’autre part) incarne une femme forte et capa­ble d’affir­ma­tion, d’ima­gi­na­tion et de cou­rage. En fili­grane, à tra­vers ces por­traits de femmes fortes, dignes, volon­tai­res, c’est un mani­feste fémi­niste à peine voilé qu’on pour­rait voire dans « Le père de Nafi ».

Enfin, et c’est peut-être, de toutes les réus­si­tes de ce film, la plus magis­trale : la mise en image par­ti­cu­liè­re­ment exi­geante, remar­qua­ble, de Mamadou Dia. L’homme est direc­teur photo, il fau­drait être aveu­gle pour ne pas le voir. La beauté est par­tout dans ses plans, mais pas seu­le­ment : le tra­vail du cadre qui pro­pose des com­po­si­tions sin­gu­liè­res aux pers­pec­ti­ves puis­san­tes, le rythme qui ne craint pas de pren­dre son temps et rend sen­si­ble les enjeux de chaque accé­lé­ra­tion, la force évocatrice du hors champ, les amor­ces qui appuient la phy­si­ca­lité, la fron­ta­lité des rap­ports dans les champs et contre-champs, les déca­dra­ges sug­gé­rant sans façon l’inté­rio­rité des per­son­na­ges, les mou­ve­ments de caméra dis­crets et maniés avec une juste par­ci­mo­nie sans hési­ter pour autant à passer à l’épaule pour servir le propos, l’usage sin­gu­lier de la contre-plon­gée… et la lumière ! Tantôt crue, blan­che, directe, tantôt poé­ti­que, se parant de tein­tes de bleu pro­fond, de rouges, de verts tou­jours ame­nées avec sub­ti­lité par le choix du décor, évitant l’arti­fice imposé pour pla­quer une émotion mal cons­truite. Des clair-obs­curs subli­mes, tai­sant autant qu’ils déli­vrent la vérité des visa­ges qu’ils enve­lop­pent… Un sans-faute.

« Le père de Nafi » est certes le pre­mier film de Mamadou Dia, mais il faut le dire et le répé­ter : ce serait une erreur que d’en atten­dre les mala­dres­ses (aussi tou­chan­tes fus­sent-elles par­fois) qui carac­té­ri­sent bien sou­vent les pre­miè­res œuvres. C’est avant tout l’éclosion d’un réa­li­sa­teur dont on a déjà hâte de décou­vrir l’œuvre à venir.
Chapeau bas !

Sophie Perrin Kamurasi

Fiche du film Le père de Nafi

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