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Mantia et Samba racontent Sembène
Publié le : décembre 2007
Table ronde animée par Catherine Ruelle. Amiens 2007

Sembene n’est plus, mais la richesse qu’il a laissé aux ciné­phi­les, cinéas­tes et cher­cheurs est immense. Clap Noir vous pro­pose des hom­ma­ges fait à l’aîné des anciens par ceux qui l’ont connu, vécu et tra­vaillé avec lui.




Mantia Diawara (1)
C’est un plai­sir pour moi d’être là et de par­ta­ger ce podium avec René Vautier, auteur de Afrique 50, qui reste un monu­ment !

Sembène et moi avons tou­jours eu une rela­tion de cou­sins à plai­san­te­rie. Je suis sara­koulé, les séné­ga­lais se moquent beau­coup des sara­kou­lés ! J’ai été l’étudiant de Jean Rouch, et celui de Sembène Ousmane. J’étais tou­jours entre les deux, j’ai d’ailleurs fait un film sur chacun d’entre eux. Tous les deux se sont beau­coup moqué de moi !

En 1985, j’étais à Paris. Je venais d’écrire la pre­mière thèse en Anglais sur le cinéma Africain. Sembène était à Paris lui aussi. C’est à ce moment que Senghor avait fait paraî­tre un arti­cle où il s’en pre­nait à Sankara. Sembène a lu l’arti­cle dans Le Monde, il était furieux. Il est venu jusqu’à moi et m’a montré l’arti­cle en disant « Voici ce qu’a écrit ton pré­si­dent ! ». Je me sou­vien­drai tou­jours de ça…

Quand j’étais aux Etats Unis en tant que pro­fes­seur de lit­té­ra­ture, Sembène avait une double étiquette : l’homme de la gauche et l’homme du pana­fri­ca­nisme. Moi j’ensei­gnais à l’uni­ver­sité de New York, par­tout c’est moi qu’on appe­lait aux Etats Unis pour pré­sen­ter Sembène et son œuvre. J’ai hérité de ça même malgré moi. En 1995, c’est Toni Morrison qui me contacte pour me deman­der d’orga­ni­ser un repas avec Sembène. En 1998, c’est Danny Glover qui me dit qu’il veut faire quel­que chose pour le cinéma Africain, je les mets en contact et Danny verse une impor­tante somme d’argent qui permet à Sembène de faire son film. Jusqu’à pré­sent les autres cinéas­tes afri­cains m’en veu­lent pour ça !

Catherine Ruelle
Samba, dans ton livre, tu t’es plus inté­ressé à Sembène l’homme et l’écrivain qu’à Sembène le cinéaste.

Samba Gadjigo (2)
Oui, d’ailleurs je vou­drais com­men­cer par vous raconter une anec­dote moi aussi. Je me sou­viens, le 9 novem­bre der­nier, nous étions à la rési­dence de l’ambas­sa­deur de France à Dakar où il rece­vait la légion d’hon­neur. Sembène a déclaré : « Le jour où le Sénégal a obtenu son indé­pen­dance, j’ai déchiré ma carte d’iden­tité fran­çaise et je suis retourné au Sénégal ». Or, il se trouve que Ousmane Sembène a fait l’armée fran­çaise, il est de la classe de 44. Il a été enrôlé le pre­mier février et s’est retrouvé au camp des Mamelles. Or, deux semai­nes avant son recru­te­ment dans l’armée, il était devant une salle de cinéma à Dakar, et il y avait un de ses amis qui jouait avec un lance pier­res et des pépins de jub jub. Un pépin atteint Sembène à l’œil et le blesse. Sembène dit « Oh ! Mon Dieu je suis foutu ! Il m’a crevé l’œil et les fran­çais ne pren­nent pas les bor­gnes ! Je ne pour­rai jamais servir De Gaulle ! » Cela montre tout de même le réel enthou­siasme que Sembène avait pour la France. Comme beau­coup de gens à l’époque. Il était influencé par la magni­fi­ca­tion de la France qu’on ensei­gnait dans les manuels sco­lai­res.

Plus tard j’ai été fas­ciné par Sembène, alors que j’étais jeune uni­ver­si­taire afri­cain ensei­gnant aux Etats-Unis et se spé­cia­li­sant en lit­té­ra­ture afri­caine. Tout le monde vou­lait l’invi­ter. Je suis allé jusqu’au Sénégal pour le ren­contrer, je me suis pré­senté à lui et lui ai trans­mis une invi­ta­tion pour les Etats-Unis pour venir parler de ses films et de ses livres. La réponse de Sembène m’a laissé médusé « Excusez-moi, j’ai fait mes livres, j’ai fait mes films, à vous de les étudier. Foutez-moi la paix ! ». Et il m’a tout sim­ple­ment envoyé paître ! C’était la pre­mière impres­sion que j’ai eu de Sembène. Finalement j’ai dû être encore plus têtu que lui, Delgado ici pré­sent peut en témoi­gner, et en 1990 il a effec­ti­ve­ment fait le dépla­ce­ment jusqu’aux Etats-Unis, nous avons même publié un livre là-dessus. Mais il y avait tou­jours quel­que chose qui m’intri­guait chez l’homme. Plusieurs livres avaient déjà été publiés sur l’œuvre de Sembène, mais qui était l’homme der­rière l’œuvre, ça, per­sonne n’en savait rien. J’en ai conclu que c’était un célè­bre inconnu et qu’il fal­lait percer le mys­tère. D’où l’ori­gine de la bio­gra­phie que j’ai publiée plus tard.

Après avoir été soldat, il arrive à Marseille en 1947 comme docker et devient membre du parti com­mu­niste pen­dant la guerre froide. Il com­mence à orga­ni­ser les tra­vailleurs noirs. A partir de ce moment il y eu un déclic. Comme membre du parti com­mu­niste, il allait à la biblio­thè­que. On s’atten­dait à ce qu’il dise y avoir décou­vert Amadou Hampaté Bâ ou Senghor ; il parle de Jack London. Ses œuvres décri­vaient les iti­né­rai­res de gens qui, partis de rien, étaient arri­vés au sommet, ce qui fut son cas par la suite. Ce fut un déclic grâce auquel Sembène s’est dit « Si Jack London a pu le faire au XIX° siècle, alors je peux le faire aujourd’hui ». Ayant lu Jack London, Richard Wright, Claude Mc Key et d’autres, Sembène a tiré une conclu­sion impor­tante : l’action poli­ti­que sur le ter­rain est extrê­me­ment impor­tante quand il s’agit de chan­ger le quo­ti­dien des gens, mais quand il s’agit de tra­vailler sur l’his­toire, la culture et l’art sont les plus impor­tants.

Clarence Delgado
Je vou­drais vous lire un petit texte que j’ai écrit.

Suite à la dis­pa­ri­tion du mythi­que aîné des anciens, je vous remer­cie pour me lais­ser m’adres­ser à vous dans ces cir­cons­tan­ces par­ti­cu­liè­res pour vous sou­met­tre quel­ques réflexions tout à fait per­son­nel­les. Il me revient aujourd’hui le sou­ve­nir très vivace d’un événement auquel Sembène et moi-même avons pris part. Sembène était invité au fes­ti­val de Cannes en 2005 pour y donner une leçon de cinéma. C’est ce sou­ve­nir qui me revient, sur­tout pour l’hon­neur res­senti par nous tous, cinéas­tes afri­cains, car il n’avait pas parlé pour lui seul mais s’était fait notre porte parole. Il nous avait dit le sens de son action en tant que cinéaste, et la com­plexité des deux pôles de public auquel il des­ti­nait son tra­vail, le public afri­cain et celui du reste du monde. Ce sont des points focaux du dilemme du cinéaste afri­cain : d’un côté l’école d’his­toire qui doit aider à l’émancipation et à l’éveil des peu­ples spo­liés, asser­vis, à qui on ne cesse de mentir, des peu­ples dont le poids et le sens des tra­di­tions doi­vent être sans cesse remis en cause ; de l’autre la lutte contre les sté­réo­ty­pes, les cari­ca­tu­res de l’afri­cain tel qu’il est montré au cinéma, et le regard des occi­den­taux, avec le pay­sage afri­cain comme décor et les indi­gè­nes comme figu­rants. C’est un dilemme auquel il faut ajou­ter les dif­fi­cultés de mon­trer nos films en Afrique. Je pense qu’on doit à chaque occa­sion rap­pe­ler ses véri­tés aux cinéas­tes du reste du monde pour qu’ils com­pren­nent bien la dif­fi­culté par­ti­cu­lière de notre tâche.

L’Afrique et l’art ont été les pas­sions de Sembène, et il savait bien les défen­dre. Il disait à juste titre, en réponse à la faible repré­sen­ta­tion du cinéma afri­cain au fes­ti­val de Cannes, je le cite « C’est à nous de créer nos valeurs, de les reconnaî­tre, de les trans­por­ter à tra­vers le monde. Nous devons être notre propre Soleil ». Ousmane, l’aîné des anciens fait désor­mais partie du pan­théon des grands hommes qui conti­nue­ront à mar­quer des géné­ra­tions d’hommes et de femmes et d’ins­pi­rer des créa­teurs, quel que soit leur art. Nous remer­cions tous les mili­tants du cinéma d’ailleurs, par­ti­cu­liè­re­ment Jean Pierre Garcia ici pré­sent, pour les efforts inces­sants déjà déployés et res­tant à déployer encore pour accom­pa­gner l’émergence de nos ciné­mas.

Mantia Diawara
Je vou­drais ajou­ter quel­que chose, j’ensei­gne cette année dans un sémi­naire sur Léopold Sedar Senghor, et je vou­drais sim­ple­ment dire que pen­dant qua­rante ans main­te­nant je n’ai pas osé lire Senghor. Pourquoi ? Parce que Fanon, Sembène et bien d’autres nous ont dit que Senghor, ce n’était pas bon, qu’il fal­lait lire la gauche. C’est curieux, je com­mence jus­te­ment, cette année seu­le­ment, à lire et à ensei­gner Senghor…

Propos recueillis par S. Perrin et B. Tiprez

1. Cinéaste et pro­fes­seur de lit­té­ra­ture com­pa­rée et de cinéma, fon­da­teur des Editions Black Renaissance/Renaissance Noire, auteur de "En quête d’Afrique" aux Editions Présence Africaine.

2. Auteur de "Ousmane Sembène, une cons­cience afri­caine" aux éditions Homnisphères.

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