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Hors-la-loi de Rachid Bouchareb :
Publié le : jeudi 6 mai 2010
les guerres de mémoires sont de retour



par Yasmina Adi (réa­li­sa­trice), Didier Daeninckx (écrivain), François Gèze (éditeur), Guy Seligmann (pré­si­dent de la SCAM) et Pascal Blanchard, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Jean-Pierre Peyroulou, Benjamin Stora, Sylvie Thénault (his­to­riens).


Les véri­tés offi­ciel­les et les dénon­cia­tions de l’"anti-France" qui ont sévi à l’époque des guer­res colo­nia­les sont-elles de retour ? Le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, qui va être pré­senté au Festival de Cannes et sera sur les écrans en sep­tem­bre 2010, a déjà donné lieu à de sur­pre­nan­tes réac­tions, qui ne peu­vent rester sans réponse.

Le film raconte les par­cours de trois frères, témoins des mas­sa­cres de Sétif en mai 1945 et qui vivent ensuite en France, où ils seront plon­gés dans les excrois­san­ces en métro­pole de la guerre d’indé­pen­dance algé­rienne. Symptôme du retour en force de la bonne cons­cience colo­niale dans cer­tains sec­teurs de la société fran­çaise, avec la com­pli­cité des gou­ver­nants, un député a lancé une cam­pa­gne contre ce film avant même son achè­ve­ment, cam­pa­gne relayée – ce qui est plus grave – par un secré­taire d’Etat.

A l’automne 2009, fâché de la manière dont le scé­na­rio évoquait les mas­sa­cres de Sétif et l’aide appor­tée par des Français aux mili­tants indé­pen­dan­tis­tes algé­riens, le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca, vice-pré­si­dent du conseil géné­ral de ce dépar­te­ment, a dis­crè­te­ment saisi le secré­taire d’Etat à la défense et aux anciens com­bat­tants Hubert Falco, par ailleurs maire de Toulon. Et dans une lettre à ce der­nier du 7 décem­bre 2009, il dénon­çait le concours finan­cier apporté par le Centre natio­nal du cinéma (CNC) à ce film qu’il n’avait tou­jours pas vu : "On peut s’inter­ro­ger sur cette volonté d’encou­ra­ger une repen­tance per­ma­nente que le pré­si­dent de la République a plu­sieurs fois condam­née. A défaut de pou­voir inter­ve­nir sur le CNC, je vous sau­rais gré de bien vou­loir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cau­tion­née par les offi­ciels fran­çais."

Précisant le sens de sa démar­che, Lionnel Luca a déclaré le 23 avril 2010 à Paris-Match : "J’ai saisi le secré­taire d’Etat à la défense et aux anciens com­bat­tants dès que j’ai eu connais­sance du scé­na­rio. Celui-ci l’a trans­mis au ser­vice his­to­ri­que du minis­tère de la Défense (SHD), qui a confirmé que de nom­breux faits sont erro­nés et réin­ter­pré­tés. Ce que je vou­lais avant tout, c’est que le film ne soit pas dans la sélec­tion offi­cielle fran­çaise. Le projet me dérange. Il ne repré­sente pas la France mais l’Algérie, cela me convient." A ses yeux, en somme, le finan­ce­ment de la créa­tion devrait dans ce domaine être soumis à un label d’Etat défi­nis­sant ce qui est ou non "his­to­ri­que­ment cor­rect".

Fruit d’une copro­duc­tion franco-algéro-tuniso-italo-belge, ce film est d’abord une œuvre libre qui ne sau­rait se réduire à une natio­na­lité, ni à un mes­sage poli­ti­que et encore moins à une vision offi­cielle de l’his­toire. Œuvre d’un cinéaste à la fois fran­çais et algé­rien, son pro­duc­teur pou­vait le pré­sen­ter à la sélec­tion offi­cielle du Festival de Cannes en tant que film algé­rien ou film fran­çais. Il a choisi la pre­mière option (à l’inverse d’Indigènes, pré­senté comme film fran­çais à Cannes et algé­rien aux Oscars), les films fran­çais de qua­lité étant déjà nom­breux à pré­ten­dre figu­rer dans une sélec­tion néces­sai­re­ment limi­tée. Et contrai­re­ment à ce qu’avance M. Luca, il n’y a rien de cho­quant à ce que l’essen­tiel du finan­ce­ment de Hors-la-loi vienne de France (parmi ses finan­ceurs, figu­rent France 2 et France 3, Canal+, Studio Canal, Kiss Films – la société de Jamel Debbouze –, la région PACA, l’ACSE, Ciné-cinéma et le CNC). L’apport venant d’Algérie ne repré­sente qu’envi­ron 20 % du budget, dont une bonne part en pres­ta­tions valo­ri­sées. Un apport qui, en l’occur­rence, n’a été assorti d’aucune pres­sion ni demande par­ti­cu­lière.

Dans un cour­rier adressé le 15 jan­vier 2010 au député, Hubert Falco a affirmé que son minis­tère avait en fait saisi dès le 18 juin 2009 – donc avant l’inter­ven­tion du député – le ser­vice his­to­ri­que de la défense "pour ana­ly­ser le contenu his­to­ri­que du scé­na­rio" : "[Le SHD] confirme qu’un cer­tain nombre d’erreurs et d’ana­chro­nis­mes en par­sème l’écriture. Ces invrai­sem­blan­ces, par­fois gros­siè­res, mon­trent que la rédac­tion du scé­na­rio n’a été pré­cé­dée d’aucune étude his­to­ri­que sérieuse. Elles ne man­que­ront pas d’être rele­vées par les spé­cia­lis­tes lors de la sortie du film en salles. Au vu de ces éléments, et sous réserve que la ver­sion défi­ni­tive du film n’y apporte aucun cor­rec­tif, il semble dif­fi­cile que les pou­voirs publics puis­sent sou­te­nir un film qui livre de notre his­toire une ver­sion aussi peu cré­di­ble. Je veille­rai pour ma part, au nom de la défense de la mémoire qui relève de mes attri­bu­tions, à ne pas cau­tion­ner ce film."

En sep­tem­bre 2009, le géné­ral de divi­sion Gilles Robert, chef dudit ser­vice, avait en effet rendu un avis cri­ti­que sur le scé­na­rio, répon­dant à la com­mande offi­cielle. Nos réac­tions ne por­tent pas sur le contenu de cet avis, mais sur son prin­cipe même. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui ont été invi­tés comme his­to­riens à voir le film ont aussi des réser­ves pré­ci­ses sur cer­tai­nes de ses évocations du contexte his­to­ri­que de la période. Mais le tra­vail d’un réa­li­sa­teur n’est pas celui d’un his­to­rien et n’a pas à être jugé par l’etat. Personne n’a demandé à Francis Ford Coppola de raconter dans Apocalypse Now la guerre du Vietnam avec une pré­ci­sion "his­to­ri­que".

L’évocation d’une page d’his­toire tra­gi­que peut aussi bien passer par la fic­tion, avec ses iné­vi­ta­bles rac­cour­cis, que par les indis­pen­sa­bles tra­vaux des his­to­riens.

Dans le cas du film de Bouchareb, le pro­blème de fond est ailleurs : des pres­sions ont été exer­cées sur les chaî­nes de France Télévisions pour ne pas copro­duire le film et sur les res­pon­sa­bles de la sélec­tion offi­cielle du Festival de Cannes pour qu’il ne soit pas sélec­tionné. Tandis que le pro­duc­teur a été l’objet de deman­des inha­bi­tuel­les venant de la pré­si­dence de la République et du secré­ta­riat d’Etat à la défense et aux anciens com­bat­tants pour vision­ner – dans quel but ? – le film avant la date de sa pré­sen­ta­tion offi­cielle aux jurés et au public du Festival de Cannes.

En même temps, des asso­cia­tions extré­mis­tes appel­lent à per­tur­ber le Festival en pro­tes­ta­tion contre la sélec­tion de ce film. Et la réac­tion de M. Luca – rejoint le 29 avril par le député UMP de Béziers Elie Aboud, pré­si­dent du groupe par­le­men­taire d’études sur les rapa­triés, qui n’admet pas "qu’on uti­lise de l’argent public pour insul­ter la République" – est révé­la­trice : des milieux nos­tal­gi­ques de la colo­ni­sa­tion conti­nuent de cher­cher à faire obs­ta­cle à la liberté de la créa­tion et à la néces­saire reconnais­sance du passé colo­nial de la France. Ces dépu­tés décla­rent espé­rer que la "Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie", prévue par l’arti­cle 3 de la loi du 23 février 2005, qui pré­sen­tait comme posi­tive l’"œuvre de la France outre-mer", sera rapi­de­ment mise en place, "afin de mieux appro­cher la vérité". Le pire est à crain­dre quand le pou­voir poli­ti­que veut écrire l’his­toire que nos conci­toyens iront voir demain sur nos écrans.

Signataires : Yasmina Adi (réa­li­sa­trice), Didier Daeninckx (écrivain), François Gèze (éditeur), Guy Seligman (pré­si­dent de la SCAM) et Pascal Blanchard, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Jean-Pierre Peyroulou, Benjamin Stora, Sylvie Thénault (his­to­riens).

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- « Hors la loi » : au pays de l’his­toire offi­cielle par Edwy Plenel, MEDIAPART.

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