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Xalé, ou l’art sénégalais du mélodrame
Publié le : dimanche 31 mars 2024
Critique de Caroline Pochon

Xalé, les blessures de l’enfance de Moussa Sene Absa
Sortie française le 3 avril 2024

Xalé, en wolof, veut aussi bien dire enfant que jeune-fille. Renouvelant le genre du mélodrame, sous-titrant son film Les blessures de l’enfance, Moussa Sene Absa, vingt ans après Madame Brouette, renoue avec un récit fleuve qui dénonce fermement la condition féminine au Sénégal et en particulier les violences faites aux femmes. Ainsi, Xalé, c’est aussi bien l’enfant qui naît d’un viol que la jeune fille, Awa, victime d’un viol.

Comme c’est souvent le cas lors des viols, l’agresseur est un membre de la famille. C’est l’oncle, qui vit dans la maison familiale. Cet homme, interprété avec simplicité et sans ambiguité par le comédien sénégalais Ibrahima Mbaye, est un homme ordinaire, qui se débrouille pour gagner sa vie. Pas forcément un mauvais bougre a priori, bien qu’il ait un penchant pour l’alcool. Il est chauffeur de taxi et sa réalité n’est pas toujours rose. Notamment, il est malmené par son ami et employeur. Mais rien ne semble prédisposer ce dernier à devenir un violeur, si ce n’est l’engrenage de situations. A la mort de la grand-mère d’Awa, un mariage est scellé entre sa tante et cet oncle resté célibataire. La tante, interprétée par la belle Rokhaya Niang, ne veut pas de ce mariage. Le conflit avec l’oncle commence avec elle et l’homme sera l’agresseur de trois générations de femmes. Il battra sa cousine avant de s’en prendre à la petite Awa, qui n’a que quinze ans et a eu le malheur de lui tenir tête. Le drame court sur de longues années puisque de ce viol va naître un enfant. C’est quand l’enfant a dix ans que l’histoire se boucle… La question que pose le film est celle de la justice. Quand cette dernière ne peut être sollicitée, car le silence est imposé aux victimes, comment en finir avec l’impunité ? Cette question, liée à la vague #metoo, agite actuellement le monde occidental et contribue à faire bouger les lignes dans les relations entre hommes et femmes, mais Moussa Sene Absa pose, lui aussi, cette question à propos de la société sénégalaise. Doit-on se faire justice soi-même ? Jusqu’où une femme doit-elle accepter le viol et ses conséquences ? Question subsidiaire : y a-t-il un temps de prescription après l’acte ?

Féministe, ce récit l’est indéniablement, sous le regard d’un cinéaste qui déclare avoir grandi dans le cercle des femmes. « Cette proximité avec elles m’aide à écrire mes récits, à porter un regard plus féminin pour traiter des sujets les concernant », déclare Moussa Sene Absa. Dans ce film, ce sont les violences faites aux femmes qui sont dénoncées. Pour lui, il s’agit davantage d’un système que d’un cas particulier. En effet, le réalisateur dénonce les pesanteurs de la société sénégalaise. « La société sénégalaise est très violente à l’égard des femmes : aussi bien moralement, économiquement, politiquement avec un pouvoir confisqué par les hommes, mais aussi religieusement… ». La présence d’un chœur de femmes dans le film est là aussi pour rappeler que cette société sénégalaise n’a pas toujours été si misogyne. « Leur place originelle a été perdue au profit des hommes, en dépit des sociétés plus matriarcales d’autrefois » déplore le cinéaste.

Autour de ces questions rendues actuelles par la vague mondiale qui a porté les victimes à témoigner, le réalisateur sénégalais, qui nous a habitué à de beaux portraits de femmes, tisse un récit fleuve et mélodramatique, au sens propre du temps, un drame accompagné de musique. Magnifiquement éclairés et filmés par le sénégalais Amath Niane, qui signe une belle image, dans une harmonie de couleurs traditionnelles, les protagonistes du film sont régulièrement entourés d’un chœur d’hommes et de femmes qui chantent la vérité de la sagesse traditionnelle face aux situations qui se posent à eux. De même, un narrateur, à la fois espiègle et sage, comme le coryphée du théâtre grec antique, commente l’action et tisse un lien de sagesse avec le spectateur. Ce dispositif revient à plusieurs reprises et finit par devenir la signature du réalisateur. Au chant, on retrouve les frères Guissé, qui ancrent les mélodies chantées dans une profondeur traditionnelle ici.

La fine Ngissaly Barry, qui interprète la jeune Awa, au visage tantôt sage et enfantin, tantôt impertinent et provoquant lorsqu’elle s’apprête, se maquille et vieillit, vole un peu la vedette à Rokhaya Niang, qui était l’éblouissante héroïne de Madame Brouette et incarne dans la première partie du récit une épouse mal mariée, malheureuse, en quête de son indépendance, alors qu’elle dirige son propre salon de coiffure et revendique d’aimer qui elle veut. Ceci dit, ce n’est pas elle la protagoniste du récit, mais plutôt Awa, cette fillette de quinze ans qui aide sa tante au salon de coiffure et est repérée très tôt par le violeur, alors qu’elle se change discrètement dans l’antichambre du salon. Le film passe donc de l’histoire de la tante à celle de la jeune fille, qui deviendra mère à son tour, trop tôt et bien malgré elle. Elle tient bien ce rôle principal et le récit aurait gagné à s’organiser plus tôt autour de son personnage. Au lieu de cela, il s’égare d’abord dans les méandres de la vie de la tante, ainsi que dans l’intrigue secondaire qui mène le frère jumeau d’Awa, Adama, sur les routes de l’exil alors qu’il est un jeune vendeur ambulant en quête d’un meilleur avenir. Cette intrigue n’étant traitée que partiellement, ce qui est relativement frustrant et ne permet pas d’aller plus loin que des choses déjà vues sur le sujet. Du coup, Xalé est un récit qui passe d’une intrigue à l’autre, d’un point de vue à l’autre, d’un protagoniste à l’autre comme un fleuve mélodramatique qui laisse tous les moments de la vie s’inviter dans le récit principal.

Comme dans les derniers films de Djibril Diop Mambety, le film raconte l’histoire des petites gens. Il est tourné dans des cours simples où pousse un manguier, dans les ruelles sablonneuses des quartiers populaires de Dakar, magnifiquement filmés par drône au début du film. La vie du quartier est omniprésente, les voisins interviennent, tout comme le chœur, pour rappeler à l’ordre ceux qui tournent mal, comme cette femme qui vient frapper à la porte de l’oncle lorsqu’elle est témoin des violences conjugales dont il se rend l’auteur. Les femmes sont à l’honneur et le personnage de Awa, « xale bi » (la jeune fille) porte par son geste vengeur et les images de confession qui s’ensuivent (dans une sorte de métaphore de procès) toute la dignité et la fierté de la femme sénégalaise, à laquelle le réalisateur rend hommage.

Caroline Pochon

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